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Séoul de nos jours, nous suivons les trajectoires de cinq (plus ou moins) jeunes femmes, certaines célibataires, d'autres en couple ou mariées, vivant toutes dans un office-tel, un immeuble avec des commerces et des appartements d'habitation.
Miho, étudiante boursière en art, vient d'un milieu plutôt défavorisé, laissée à l'orphelinat par son oncle et sa tante, mais elle a côtoyé le gratin de la Corée grâce à sa bourse; elle est la colocataire de Kyuri, hôtesse dans un "dix pour cent", un bar à hôtesses qui accueille les filles parmi les "10% les plus belles". Elles y font boire les clients mais ne sont pas sensées coucher avec eux. Dans un autre appartement au même étage, Sujin travaillant dans une onglerie, rêve d'accéder au statut de Kyuri et être hôtesse, entreprend grâce à son aide de coûteuses et douloureuses opérations esthétiques. Elle est en colocation avec son amie Ara, coiffeuse de talent et muette depuis un traumatisme durant son adolescence, fan inconditionnelle (obsessive?) d'un chanteur d'un groupe de K-Pop. Elles viennent toutes les deux d'une ville à deux heures de route de Séoul, la même dont est originaire Miho, qui fut à l'orphelinat avec Sujin. Wonna, que l'on suit finalement assez peu par rapport aux autres, est plus âgée, travaille et essaie désespérément d'avoir un enfant. Elle a eu une enfance très dure aux mains d'une grand-mère abusive physiquement et psychologiquement.
Je ne sais plus trop comment j'ai connu ce livre, mais la description d'un thème autour de la vie des jeunes femmes en Corée aujourd'hui m'avait attirée (après ma lecture de Kim Jiyoung, née en 1982). L'autrice, Frances Cha, née aux Etats-Unis, est d'origine coréenne, et a vécu là-bas, elle a été journaliste et enseigne l'écriture créative. Elle nous plonge au cœur des vies de ces cinq femmes d'origines différentes, mais toutes soumises aux mêmes pressions de la société. Ce qui m'a beaucoup frappée, c'est l'obsession de la beauté, de la perfection qui prend des proportions hallucinantes pour une lectrice française. Les sommes folles dépensées, les douleurs (Sujin a sa mâchoire fracturée, ses paupières refaites et ce n'est vraisemblablement que le début) tout ça pour un idéal irréaliste. Les cabinets esthétiques font des promotions chaque mois sur certaines procédures, et entretiennent bien sûr l'addiction des clientes. A côté de la beauté, les femmes se doivent d'être parfaites en épouses dociles, pondeuses d'enfant, car finalement, aucune carrière ne vaut face à ce diktat social. Wonna se voit fortement culpabilisée par sa supérieure quand elle veut prendre un congé maternel.
Le diktat social. Voilà bien le leitmotiv qui traverse ce roman : Frances Cha nous y montre une société corsetée dans laquelle les frontières entre les classes sont très strictement définies. Les familles très riches, qui possèdent de grandes entreprises ou conglomérats règnent en maîtres sur le pays, les copinages et l'entre-soi sont la norme. Dans ce contexte, la jeunesse des classes inférieures ne voit que peu d'avenir et la Corée connaît aujourd'hui un des taux de natalité les plus bas au monde. Il faut dire que beaucoup de femmes ne veulent plus être esclaves de leur famille, avec des maris qui travaillent très tard et qui claquent leur salaire dans les bars à hôtesses, une belle-famille omniprésente, le coût exorbitant de l'éducation et de tout ce qui tourne autour des enfants. Frances Cha nous montre aussi le petit monde des Coréens aux Etats-Unis, tous richissimes, vivant dans un luxe que l'on a du mal à imaginer, mais qui ne sont pas pour autant heureux.
Ces cinq femmes, habitant dans le même immeuble, étant plus ou moins amies, développent des liens, et d'une certaine manière même si elles ne se comprennent pas forcément toutes, elles veillent les unes sur les autres, s'entraident. Et dans cette société qui maltraite tellement les femmes, Frances Cha souligne ainsi la valeur inestimable de la sororité. Malgré tout ce qu'endurent ces jeunes femmes, l'autrice laisse entrevoir un peu d'espoir, notamment grâce à ce lien qu'elles tissent entre elles.
J'ai beaucoup aimé ce roman que j'ai dévoré, Frances Cha alterne les chapitres écrits à la première personne, où chaque protagoniste s'exprime à son tour. A leurs côtés, nous vivons leurs espoirs, leurs angoisses, et comprenons un peu mieux ce qu'est être femme en Corée de nos jours. J'ai aimé découvrir leurs histoires personnelles, pourquoi Ara est devenu muette, qui est Ruby, comment Kyuri est arrivée au "sommet" du monde des hôtesses etc. J'ai juste trouvé dommage que certains termes coréens ne soient pas traduits, et il m'a fallu plusieurs fois chercher sur internet leur signification.
Si j'avais ton visage est le premier roman de Frances Cha, et si elle en écrit un autre, je ne manquerai pas de le lire, car cette lecture fut très plaisante et instructive.
Autre lecture en rapport avec la Corée dans ces pages : Mariée par correspondance.
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