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Dans ce très court recueil de micro-textes, Yuliia Iliukha, écrivaine, poétesse et journaliste ukrainienne nous raconte "ses" femmes. Ces Ukrainiennes dont la guerre d'invasion à grande échelle initiée en 2022 par la Russie a fracassé les vies. 

De nombreux livres ont été publiés, déjà, sur l'invasion et la guerre à grande échelle déclenchée en février 2022. Cet ouvrage à la force inversement proportionnelle à son nombre de pages nous conte la réalité de la guerre à travers des expériences exclusivement féminines.  Comme Inna Shevchenko ou Luba Yakymtchouk, Yuliia Iliukha transcrit des vies en traces d'encre, et nous les transmet.

79 pages pour raconter un pays à travers sa "part féminine", raconter le deuil, la peur, la rage, la haine, la résilience, la solidarité. Dans ces 40 histoires personnelles, intimes, Iliukha nous amène à vivre la vie sous les bombes, à l'arrière ou sous l'occupation par le biais de l'intime. La peur de mourir nue, corps flasque aux jambes poilues qui amena cette femme à porter en toute occasion, y compris pour aller dormir, sa plus fine lingerie ;  cette manucure rouge choisie par cette femme discrète habituée aux tons nude. "la femme discrète avait une manucure rouge quand la guerre a commencé. le monde entier l'a vue." Vous aurez très certainement vu dans les médias cette tristement célèbre photo illustrant l'horreur de l'occupation russe. 

La peur de revenir des courses au supermarché et trouver un domicile éventré par les bombes. Se réjouir pour une fois d'y vivre seule ; restée hébétée face aux ruines ayant enseveli sa famille entière. 

La déchirure de l'exil revient souvent également : imaginez-vous devoir quitter votre maison, partir de votre région désormais sous la férule de "séparatistes" en 2014; huit ans plus tard, votre nouveau foyer dans un autre coin du pays est détruit par les missiles des soutiens des séparatistes... "le train s'était mis en marche, les enfants pleuraient, adultes et chats hurlaient. la femme se taisait. elle écoutait commenta craquaient et se brisaient ses racines s'arrachant à la terre."

La peur mais aussi le courage. De cacher des soldats dans sa cave alors qu'on habite en territoire occupé ; de prendre les armes ou devenir volontaire alors qu'on vivait à l'ouest, dans une petite bourgade que jamais les bombes ne touchaient ; d'aller chercher ses enfants en territoire occupé - conduire au retour la voiture criblée de balles, blessée, parce qu'elle NE PEUT PAS mourir avant d'avoir ramené les enfants en sécurité. 

Le courage et la force de vivre malgré tout. Recueillir des chats, chercher un corps (le reconnaître seulement grâce à un tatouage), enterrer le drapeau pour être sûre qu'il passe la guerre, apprendre à voir dans le noir alors qu'on était terrorisée la nuit étant enfant, coudre des chaussettes pour l'armée ou faire ses devoirs à la lumière de la frontale... "la femme, qui avait grandi, n'avait plus peur du monstre qui vivait dans les ténèbres de son enfance. à présent elle savait que la monstruosité vivait dans les ténèbres du pays voisin."

La grande force de ce recueil de Yuliia Ilukha, est de nous faire ressentir ces expériences humaines qu'il est si difficile de partager. Des histoires de femmes cela veut dire des histoires de mères, d'épouses, de filles, de sœurs... Des histoires de couple, de familles séparées par la guerre, fracturées par la propagande.

A travers l'intime, elle nous pose la question de nos choix. Car ces femmes-là se la posent souvent : pourquoi sa fille a-t-elle choisi de collaborer? Pourquoi son fils se bat-il pour les ukrainiens? Elle qui voulait juste retrouver le temps de sa jeunesse, le saucisson pas cher et la vie rythmée par la sonnerie de l'usine. 

Si Mes femmes nous parle de la guerre présente, le recueil dit aussi beaucoup du passé récent : déménagements en série depuis 2014 l'annexion de l'Ukraine et le séparatisme à l'Est dans le Donbas, la nostalgie de l'URSS, des familles "noyées dans les vagues pourries de la propagande". Elle nous permet ainsi d'appréhender une situation complexe. 

La langue de Yuliia Iliukha donne une force incroyable à ses témoignages, à ses histoires. Elles nous percutent, nous saisissent et émeuvent. C'est d'autant plus fort qu'elle n'occulte pas la noirceur, la trahison. Ces femmes nous parlent, nous montrent leur force, leurs erreurs, leur détresse, leur rage de vivre. Iliukha écrit sans fioritures, dans une langue sans apprêt ni artifices, mais qui n'est pas sans poésie. 

D'autres livres écrits sur la guerre (liste bien sûr non exhaustive), dont certains chroniqués dans ces pages : Journal d'une invasion et Notre guerre d'Andreï Kourkov, Journal d'une invasion d'Igort, Un endroit inconvénient de J. Littell, Lucky Breaks d'Evguenia Belorusets, La liberté ne meurt jamais de D. Castera, La liberté ou la mort d'A. Sabanieev, Jamais frères? d'A. Colin Lebedev, La carte mentale du duel de M. Fouchet, lire aussi les livres de Timothy Snyder grand spécialiste de la région ou encore Anne Appelbaum et Andreas Kappeler. 

Ce titre entre dans le cadre du challenge de La petite liste des Gravillons de l'hiver (textes de moins de 200 pages). Le lien pour déposer vos participations

 

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Tag(s) : #Ma bibliothèque, #Histoires de femmes, #Ukraine
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