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Lors du mois d'octobre consacré aux écrivains naturalistes dans le cadre des Escapades européennes de Cléanthe, j'ai d'une part repris "contact" avec les classiques (avec des nouvelles de Balzac) et d'autre part découvert Henry Céard. Il se trouve que la bibliothèque n'a pas le roman chroniqué par Cléanthe (Une belle journée), mais ce recueil auquel l'auteur participa aux côtés de Zola, Maupassant, Huysmans, Hennique et Alexis (je ne connaissais pas non plus les deux derniers auteurs) était, lui, bien présent sur leurs étagères.
Les soirées de Médan est le titre (qu'apparemment Flaubert trouva stupide) donné à ce recueil de nouvelles, du nom de la maison de campagne achetée par Zola et qui aurait été le lieu où se décida cette aventure. Dans les faits, cela ne fut pas décidé là-bas, mais les écrivains s'y rencontrèrent en effet à de nombreuses reprises. Le projet était de traiter chacun à sa façon "une page de l'histoire sinistre des guerres"*, dans le cadre de l'émergence du mouvement naturaliste qui rencontra une certaine réticence (euphémisme) de la part du monde littéraire de l'époque. Toutes les nouvelles sont donc des exemples du genre que souhaitent développer les auteurs, et toutes ont pour sujet la guerre de 1870 qui opposa la France à l'Allemagne.
Dans la première nouvelle, intitulée L'attaque du Moulin et écrite par Emile Zola, nous assistons à la prise d'un moulin dans la campagne par les forces prussiennes, puis sa reprise par les troupes françaises. Zola nous y décrit une vie besogneuse mais confortable, l'amour de Françoise, l'héritière du moulin, pour Dominique, un jeune homme pas franchement recommandable au premier abord (Belge, ne travaillant que ce qu'il faut pour survivre) mais qui s'avèrera être travailleur et honnête. L'action se déroule à l'été, peu avant le mariage des deux promis. Zola retrace l'attaque, les soldats français qui font ce qu'ils peuvent mais sont finalement tous abattus, les Prussiens qui exigent sous peine de mort que Dominique les guide dans la forêt voisine pour y déloger les troupes françaises. Je vous passe les péripéties ; sachez que tout cela finira très mal, et la "victoire" des Français se fera sur les ruines et la dévastation. "Alors, comme les Prussiens étaient exterminés et que le moulin brûlait, le capitaine français entra le premier dans la cour. [...] Et, apercevant Françoise imbécile entre les cadavres de son mari et de son père, au milieu des ruines fumantes du moulin, il la salua galamment de son épée en criant : "Victoire ! Victoire !"
La deuxième nouvelle est Boule de suif de Guy de Maupassant (je vous laisse lire mon billet sur la nouvelle, si jamais, histoire de se rafraîchir la mémoire). Dénonciation cinglante de l'hypocrisie des élites face à une prostituée de basse extraction, Boule de suif vous révolte. Et rappelle aussi que la tragédie de la condition féminine est un des thèmes principaux des auteurs naturalistes (Emma Bovary, Un coeur simple, Germinie Lacerteux ou encore Thérèse Raquin).
Vient ensuite Sac au dos, de Joris-Karl Huysmans, un auteur que je lisais pour la première fois. Dans cette nouvelle, un garde mobile de la Seine souffre de problèmes intestinaux après avoir été brinquebalé à droite et à gauche avec sa compagnie. Il atterrit dans un hôpital, s'y ennuie, fait le mur plus d'une fois, se fait aider par un membre lointain de sa famille pour sortir de là, de la promiscuité, la saleté etc. C'est une plongée dans la vie militaire, l'ennui quand on ne part pas au combat, le traitement des blessés, les passe-droits etc.
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Dans La saignée, d'Henry Céard, nous sommes au moment du siège de Paris, et l'histoire se porte sur Madame de Pahauen, une courtisane qui était la maîtresse du général en chef des armées, très largement inspiré du véritable général en chef, Trochu, connu pour ses hésitations, ses mauvaises décisions, et qui dut démissionner après une énième "sortie" (tentative de briser le blocus). Céard y décrit le mécontentement des Parisiens et notamment des membres de la Garde nationale (qui ne sont pas des soldats de métiers mais des volontaires) qui demandent à être envoyés au combat, quand le général ne cesse d'hésiter, imaginer toutes sortes d'options sans jamais vraiment se décider. La Pahauën quant à elle vit sa vie de courtisane jusqu'à ce qu'elle ne fasse une entrée trop fracassante lors d'une réunion menée par le général, humiliant ce dernier. Il la renvoie, et elle est exilée à Versailles où les Prussiens se sont installés. Vient alors la déchéance quand l'argent vient à manquer. Céard décrit ce monde "d'exilés" qui vivotent, les femmes qui en sont réduites à se prostituer, de ces commerçants bien heureux de travailler avec les Prussiens et de faire leur miel sur le dos des parisiens ayant fui le siège en augmentant fortement les prix ; les rumeurs les plus folles ou les plus idiotes sur l'état des forces en présence etc. C'est un portrait sans concession d'un ancien monde (l'Empire, dont la Pahauën est l'archétype), de militaires incapables et pourtant plein de morgue, le récit pathétique d'une ville affamée, de soldats qui voudraient se battre et sont envoyés à la mort par des officiers incompétents et qui les méprisent. Des passages nous rappellent tristement la seconde guerre mondiale, et d'autres conflits, les temps ayant changés mais la nature humaine, elle est restée la même.
L'affaire du Grand 7 de Léon Hennique, se déroule au sein d'une compagnie dont un des membres rentre mortellement blessé. Non pas lors d'une bataille, mais dans une gargote toute proche, le Grand 7. Il arrive à dénoncer son meurtrier (le patron), et voilà la compagnie partie le venger. S'ensuit une véritable tuerie ainsi qu'une immense beuverie. Les plus proches du soldat mort rentrent au bar et détruisent tout, ivres de vengeance, assassinent les femmes (prostituées), sans jamais trouver le patron, quand dans la rue, d'autres compagnies, prévenues, s'échauffent, boivent, se défoulent. Hennique décrit des scènes terribles et parfois totalement pathétiques, il montre comment les émotions chauffées à blanc amènent au pire.
Dans la dernière nouvelle, Après la bataille, de Paul Alexis, nous assistons à une sorte de huis-clos en plein air. Un jeune soldat, abbé suspendu par sa hiérarchie qui s'est engagé à l'annonce de la guerre, est blessé au pied et erre dans la campagne avant d'être secouru par une jeune femme venue récupérer le corps de son baron de mari mort au combat. Tous deux sont originaires de Bretagne. C'est probablement la nouvelle que j'ai le moins appréciée, les réminiscences des protagonistes m'ont parues longues. Edith est insatisfaite de son choix de porter secours au soldat, de le voir ronfler à côté du cercueil de son mari mort, elle s'amollit petit à petit. J'ai l'impression qu'Alexis a plus parlé de la Bretagne, du destin d'Edith, que de la guerre.
Un recueil que j'ai lu avec beaucoup de plaisir, savourant la plume de ces auteurs. On y découvre un pays et une société à un tournant, puisque c'est la fin (l'effondrement) de l'empire et l'avènement de la troisième république (le 4 septembre 1870 en pleine guerre). L'édition était heureusement pourvue de nombreuses notes de bas de page pour tout l'argot ou le vocabulaire purement militaire.
* (citation issue d'un article de Maupassant revenant sur la genèse du recueil - je n'ai pas lu ledit article, mais il y a, dans l'édition (de chez Garnier-Flammarion) que j'ai lue, une excellente et très complète présentation de l'oeuvre, son ambition, sa genèse etc.)
Edit du 26 janvier : j'ai complètement oublié de signaler ma première participation au challenge 2026 sera classique sur le blog Délivrer des livres.
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