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Dans Les dévastés, l'autrice bulgare Theodora Dimova revient sur les années de prise de pouvoir des soviétiques à la fin de la seconde guerre mondiale. La Bulgarie, tout à l'est de l'Europe au bord de la mer Noire, était une monarchie, l'alliée de l'Allemagne (mais qui refusa d'attaquer l'URSS dans le cadre de l'opération Barbarossa).
Quand les nazis fuient, les soviétiques prennent leur place, libérant des prisons les partisans (et les criminels qui se déclarent partisans, les soviétiques ne sont pas regardant). S'ensuivent des mois d'épurations et d'exécutions où personne n'est à l'abri, surtout pas les intellectuels. A travers les voix de femmes, Dimova raconte cette période, mais aussi bien plus tard la vie sous la botte soviétique.
Ce roman choral, où chaque partie donne la parole à une femme (mère, épouse, fille), s'est révélé être une nécessité pour Theodora Dimova lors d'une cérémonie en mémoire aux victimes du communisme pour laquelle aucun officiel ne s'était déplacé. Il était donc essentiel, vital, pour l'autrice de redonner vie et voix aux victimes, qu'elles fussent assassinées, déportées, spoliées etc.
Presque tout le roman se déroule à Boliarovo, petite ville du sud-est de la Bulgarie dans laquelle de nombreux Sofiotes aisés se rendent en villégiature. Il y a Raïna, épouse d'un journaliste, écrivain et éditeur d'une revue à Sofia dont la maison de vacances se trouve à Boliarovo, Ekaterina, épouse du pope, Viktoria dont le mari est devenu riche après avoir créé la coopérative agricole pendant les années de famine pour aider la communauté à se nourrir, à laquelle fut adossée une caisse populaire dont les cotisations permettaient d'octroyer des prêts (qui a d'ailleurs permis de construire des infrastructures dans la ville comme un sanatorium, un hotel, un hospice... enrichissant par là tous les membres de la coopérative - la majorité des hommes de la ville), et enfin il y a Alexandra, écolière, petite fille de Raïna, et dont le père, peintre, a été victime d'une crise cardiaque après avoir été mis au ban par la corporation pour peintures bourgeoises.
Dimova explore au travers de leurs voix la terreur de l'avenir, l'angoisse de la mort, de la spoliation, la lutte pour la survie, et puis l'oubli, les non-dits qui empêchent de vivre. Dans les trois premières parties, Dimova se consacre à la période du coup d'Etat soviétique en 1944 et les mois suivant. Elle décrit le piège qui se referme sur les personnages victimes, la solidarité qui surgit par moments. Et au sein d'une petite ville, les destins sont enchevêtrés, pour le meilleur et pour le pire. On note également, en tout cas, moi je note, que la société bulgare était très patriarcale, Raïna ou encore Ekaterina ont beaucoup de caractère et pourtant elles se soumettent. Viktoria, l'épouse du directeur de la coopérative, est une pianiste qui a donné des concerts, quand elle évoque le fait de fuir la Bulgarie et de vivre du moins au début de leur exil grâce à ses concerts, son mari pense qu'une telle idée est honteuse. Cet état d'esprit qu'elle qualifie de "bourgeoisie balkanique rétrograde" l'étouffe selon se propres termes.
Dimova nous plonge aussi brièvement dans les pensées de ceux qui ont revêtu l'uniforme à l'étoile rouge, et ce n'est pas beau à lire. Elle aborde également l'aspect très personnel que peuvent prendre les purges : les persécutions ne sont pas qu'une question "d'idéologie", mais aussi souvent un moyen pour certains de régler leurs comptes.
Un détail, ou plutôt un manque, m'a un peu gênée dans ce roman, c'est l'absence quasi-totale de références et de passages sur la période de l'occupation nazie de la Bulgarie. Il y avait des troupes stationnées dans le pays. Raïna évoque le départ des Allemands, mais c'est tout. Et je trouve ce manque un peu curieux. D'autant que la période est considérée comme "bonne"... on peut alors soupçonner la collaboration des personnages...
Je n'ai pas toujours adhéré au style de l'autrice, assez répétitif, notamment dans la partie consacrée à Ekaterina. Cependant, beaucoup de passages sont édifiants, nombre d'entre eux sont bouleversants. La dernière partie, consacrée à l'expérience d'Alexandra, jeune fille dont le père est mort, la mère absente, la grand-mère (Raïna) enfermée dans le silence la plupart du temps, tort les tripes.
quelques citations : "[...] les yeux ouverts dans l'obscurité jusqu'à la fin de leur vie";
"Après tout ce que nous voyons se produire autour de nous, dont nous entendions parler et même si nous ne pouvions pas concevoir que c'était vrai, tu étais extrêmement surpris de ton arrestation."
"Comment as-tu pu offenser ainsi ces gens, Ekaterina, profiter de leur malheur et prendre à un prix dérisoire leur lustre. Tu n'as même pas payé un dixième de sa valeur. [...] Va, rends le lustre et ne reprends pas ton argent, ils en ont besoin";
"Ils voudront encore et encore tuer votre père à travers vous, parce qu'il ne leur suffira pas de l'avoir fusillé une fois, qu'il soit mort une fois. Ils voudront extirper son souvenir, effacer son oeuvre."
"L'arrogance humaine n'a pas de limites, certains réussissaient à prix fort, surtout de bijoux en or, de diamants et de pierres précieuses qu'ils avaient conservés, à se faire faire de faux passeports et - ce qui est intolérable même à prononcer - à franchir sans encombre la frontière pour se rendre à Belgrade."
"Le silence assourdissant de ces heures mortes,avant le dîner, l'entourait de tous côtés et l'isolait du monde [...] Alexandra évoluait avec son scaphandre transparent, elle ne voyait partout qu'une seule couleur, une couleur sans couleur, les mêmes objets, impénétrables et grossiers, qui la blessaient par leur laideur, leur manque d'attrait, la même rue pour aller jusqu'à l'école et en revenir".
J'ai lu ce roman grâce aux Escapades en Europe de Cléanthe, septembre étant dédié aux rives de la Mer noire et à la Rentrée à l'est de Sasha dédiée à la Bulgarie cette année. .
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