Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

J'avais lu il y a quelques temps déjà un autre roman de Benoît Vitkine, Les loups, et j'ai choisi ce titre comme "lecture collatérale" en vue de la rencontre avec Ian Manook pour son roman Débâcle. En effet, les deux romans se situent au même moment : l'effondrement de l'URSS. Si Manook nous plonge dans l'immensité de la taïga, avec Vitkine, nous sommes à Kaliningrad, anciennement Königsberg, et nous suivons Le Gris, jeune homme de 18 ans qui sort de prison. Il va faire le chemin jusqu'à Sovietsk (autrefois Tilsit, les fans de Napoléon reconnaîtront le nom) pour rentrer chez sa mère.

L'enclave est donc une immersion dans cette période étrange que fut l'effondrement d'un mastodonte, l'URSS, qui ouvrit un abîme sous les pieds de ses habitants : l'avenir peut-être joyeux... ou pas. Au fur et à mesure de son périple, Le Gris, petite frappe à qui on voudrait donner le bénéfice du doute mais qui souvent récompense la générosité des gens qu'il rencontre par le vol, la disparition ou l'entourloupe, nous découvrons la vie quotidienne des soviétiques. 

Comme souvent dans le genre du road-trip,   l'auteur nous amène à rencontrer toutes sortes de personnages qui lui permettent de raconter l'URSS en général et cet espace si particulier qu'est Kaliningrad - pas encore enclavée au début du récit, alors qu'on se trouve dans un moment suspendu où rien n'est encore décidé, l'URSS pas tout à fait morte. Le Gris rencontre des paysans d'un kolkhoze quasi abandonné, un homme qui avait installé son restaurant là où Gorbatchev avait promis de construire une grande route, des étudiants qui célèbrent déjà la fin de l'URSS, un père et sa fille d'origine lettone qui partent rejoindre ce pays, le jeune Ernest échappé d'un orphelinat, mal nourri mais étonnamment bien instruit. Il y a aussi Josef, venu d'Allemagne de l'Ouest pour déterrer des biens ayant appartenu à sa famille, évacuée en 1946, qui va se lier d'amitié avec Iegor, ukraino-biélorusse arrivé dans la maison abandonnée en 1948, occasion d'évoquer l'Holodomor, les déplacements de populations etc. Il tombe aussi sur des trafiquants d'être humains, de jeunes lycéennes enfermées dans un conteneur. Ce sera d'ailleurs l'occasion d'un de ses rares moments d'empathie et de bonté.

Tout comme dans le roman de Ian Manook, cet effondrement est l'occasion de questionner le monde et la place de l'individu. Dans cette zone de flou, les citoyens doivent accepter que leurs vieilles croyances sont obsolètes et accueillir un nouveau dogme, tout en devant apprendre à vivre libre. On parle de Kant, de responsabilité, de Soljenitsyne etc. Le Gris rencontre ainsi un pêcheur philosophe (ou l'inverse) qui lui parle de la nuance entre deux concepts de liberté svoboda et volia : la première est la liberté telle que nous l'entendons en Occident, la seconde "serait plutôt une possibilité, une disposition de l'âme presque une volonté! En clair la langue russe nous dit que nous pouvons être libres même sans liberté. [...] beaucoup de penseurs russes font une utilisation extrême de cette distinction entre svoboda et volia, qui revient à justifier l'absence de cette bonne vieille liberté de dire et faire ce qu'on veut. [...] compensait cette soumission millénaire [du paysan] par la pureté de ses inclinations. Pour moi ce sont des bêtises : cela revient à oublier un peu vite toutes les perfidies dont sont capables nos concitoyens et, au bout du compte à justifier la tyrannie."

Mais lors de l'arrestation du Gris et à travers les discussions avec le jeune policier, Vitkine nous montre que déjà étaient en germe les guerres menées par la Russie depuis la fin des années 1990. Quand Kaliningrad, après l'indépendance de la Lituanie voisine devient une enclave, le sentiment d'être assiégé (re)fait son apparition, la chute de l'URSS est vécue comme un traumatisme par ceux qu'on pourrait appeler "les petits chefs". Ceux qui avaient un peu de pouvoir, mais pas assez pour pouvoir s'enrichir sur la carcasse de la bête. Ceux-là ont probablement vécu encore plus mal que les autres l'effondrement : ils ont perdu ce qui alimentait leur ego. Et leur ressentiment constitue les braises qu'alimentera Poutine.

L'enclave nous parle d'une opportunité manquée, de la quête de liberté d'une population déboussolée et en creux nous explique ce qui fait la Russie d'aujourd'hui. 

Quelques extraits:

"Dès qu'ils sont en liberté, ces foutus Moscovites, ça recommence : tout le monde doit leur être soumis. Ils sont incapables de s'occuper correctement de ce qu'ils ont mais ne jurent que par leur satané Empire".

"Il dresse un simple constat,celui du plus formidable remplacement de population qu'ait connu l'humanité : un peuple [les Allemands] chassé de sa terre jusqu'au dernier individu et remplacé par un autre qui n'avait jamais eu par le passé de lien avec le territoire où il allait s'installer."

"Ca aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, quand on a commencé, dans les années 1970, à vendre la victoire dans la Grande Guerre patriotique comme notre plus grande réalisation. Plutôt que l'avenir radieux, le passé glorieux!"

"Les gueux rentreront dans le rang. Pour l'instant chacun beugle sa rancœur, fantasme sa petite liberté, mais dès que l'assiette sera remplie, la masse y replongera le nez. L'Empire et l'Etat valent bien plus qu'un homme... Bien plus qu'un million d'hommes!". 

"Le Gris revoit les plantons de la base sur la Baltique [...] Il a été façonné comme eux. Pensée déprimante et rassurante à la fois;  à son tour lui aussi saura se fondre dans la masse informe des conscrits, se couler dans l'uniforme vert. On l'a préparé à cela, partout. A l'école, chez les pionniers, en prison... Obéir ou faire semblant, croire en la patrie et vendre ses rations militaire contre une bouteille. Il y aura un après. Peut-être aura-t-il sa chance, peut-être sera-t-il libre." 

Publicité
Tag(s) : #Ma bibliothèque
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :