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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Les cercueils de zinc - Svetlana Alexievitch

Publié par Choup sur 17 Juillet 2022, 08:37am

Catégories : #Ma bibliothèque, #coups de coeur

Svetlana Alexievitch est l'écrivaine qui a osé violer, en 1990, un des derniers tabous de l'ex-URSS : elle a démoli le mythe de la guerre d'Afghanistan, des guerriers libérateurs et, avant tout, celui du soldat soviétique que la télévision montrait en train de planter des pommiers dans les villages alors qu'en réalité, il lançait des grenades dans les maisons d'argile où les femmes et les enfants étaient venus chercher refuge. Comme Svetlana le soulignait elle-même, l'Union soviétique était un État militariste qui se camouflait en pays ordinaire et il était dangereux de faire glisser la bâche kaki qui recouvrait les fondations de granit de cet État.

C'est au mois de mai que j'ai sorti ce livre de ma PAL qui y sommeillait depuis un ou deux ans. Je ne sais pas pourquoi, j'avais en tête qu'il s'agissait d'un roman. Alors quand j'ai vu que c'était une compilation de témoignages recueillis par la journaliste, sur près de 300 pages, j'ai eu un peu peur des redites...eh bien pas du tout !

Si effectivement certains se recoupent, confirment, apportent des éclairages et des nuances, tous ces témoignages sont absolument passionnants à lire. J'ai marqué et souligné un nombre considérable de passages. Beaucoup d'aspects sont abordés: le traitement des soldats, la dureté de la guerre, les relations avec les Afghans, les pénuries, le matériel, les espoirs déçus, les mensonges perpétuels de l'Etat et de l'armée, le sort des civils (parents et proches) qui pleurent leurs morts ou les "survivants" qui sont rentrés détruits. Les révoltés et les résignés.

Le plus terrible à la lecture de ces Cercueils de zinc étant que l'on a l'impression sur certains passages de lire des récits de personnes d'aujourd'hui par rapport à la guerre en Ukraine...

Sur le départ à la guerre, tu jusqu'au dernier moment:

"- Les gars vous voulez conduire des voitures neuves ?

- On en rêve.

   — D’accord, mais auparavant vous devrez aller sur les terres défrichées pour aider à rentrer la moisson.

Nous avons tous accepté. Dans l’avion, nous avons entendu par hasard les pilotes qui disaient qu’on allait à Tachkent. J’ai commencé à avoir des doutes : est-ce qu’on allait vraiment sur les terres défrichées ? On s’est posé à Tachkent. On nous a emmenés en formation serrée dans un endroit entouré de barbelés à côté de l’aéroport. On s’assied, on attend. Les commandants ont l’air excité chuchotent entre eux. Et puis on nous annonce que dans quelques heures un avion va venir nous prendre pour nous transporter en Afghanistan."

Sur la propagande : "Mais étrangement, plus qu’à autre chose, nous attachons du prix aux mythes qui nous concernent. Même plus qu’à la vie humaine. Un de ces mythes, celui de notre supériorité sur le monde entier, on nous l’a bien enfoncé dans le crâne : nous sommes les meilleurs, les plus justes et les plus honnêtes. Quiconque ose en douter est accusé de parjure, le plus gros des péchés !"

"Nous devions assister à l’instruction politique deux fois par semaine. On nous apprenait toujours la même chose : notre devoir est sacré, notre frontière doit être verrouillée. Le plus désagréable dans l’armée, c’est la délation : le chef nous ordonnait de dénoncer les autres pour la moindre peccadille, même si c’étaient des blessés ou des malades. "

Regards de la société sur la guerre

"Dans toute guerre, les gens s’entre-tuent. Ce sont des crimes, mais dans notre pays, on ne s’interroge pas sur ce genre de problèmes. Même dans les écoles, on use du terme étrange d’éducation militaro-patriotique".

Retour au pays:

"Dès que j’apercevais le coin d’une maison, je me recroquevillais intérieurement : qu’y avait-il de l’autre côté ? Pendant toute une année, j’avais peur de sortir : je n’avais plus de gilet pare-balles, plus de casque, plus de mitraillette, c’était comme si j’étais nu."

Sur place: peur et combat

"Au bout de deux ou trois semaines il ne reste plus de vous que le nom, vous n’êtes plus du tout la même personne. Tel que vous êtes devenu, la vue d’un mort ne vous fait plus peur, vous réfléchissez avec calme ou agacement à la façon dont vous allez le [le soldat blessé ou mort] descendre de son rocher ou le traîner en pleine chaleur sur plusieurs kilomètres." (ici on note la différence avec la guerre actuelle, où de l'aveu même de soldats russes les morts et parfois même les blessés sont abandonnés sur place)

"Comprenez qu’il est difficile de garder un idéal quand on se bat en pays étranger et sans savoir pourquoi. Là-bas nous étions tous pareils, mais nous n’avions pas les mêmes opinions. Ce qui nous rendait identiques c’est que nous pouvions tuer et c’est ce que nous faisions."

Sur les massacres perpétrés par les soldats:

"On en parlait tranquillement. Les gars racontaient avec enthousiasme comment ils avaient brûlé un kichlak (un village), comment ils avaient tout détruit. Ils n’étaient quand même pas tous fous ! Un jour un officier est venu nous voir, il venait de la région de Kandahar. Le soir au moment de partir, il s’est enfermé dans une pièce vide et s’est tiré un balle dans la tête."

Sur la corruption, les trafics au sein de l'armée:

"Les gars vendaient tout. Je ne les condamne pas dans la plupart des cas. Ils mouraient pour trois roubles par mois : nos soldats touchaient huit bons par mois chacun. Trois roubles… Ils mangeaient de la viande véreuse, du poisson pas frais…Nous avions tous les scorbut"

Je pourrais continuer ainsi pendant des pages et des pages tant j'ai noté et noté des passages frappants...

Après les témoignages, nous lisons des extraits des procès intentés à l'encontre de Svetlana Alexievitch pour la publication de ce livre. Là encore, on retrouve les pratiques chères aux Soviétiques: mensonges, coups montés etc.

Les cercueils de zinc est définitivement un ouvrage à lire. Autant pour l'Histoire que pour l'actualité.

Commenter cet article

K
Peut être commencerai-j par La supplication...
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C
il est au programme pour moi. Il existe en audio en podcast par France Culture je crois. Mais je n'ai pas vérifié si ce n'était que des extraits ou le texte intégral.
A
J'avais beaucoup aimé La supplication sur Tchernobyl.
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C
a lire aussi, donc.
A
Woutch, sacré sujet ! Il vaut certainement le détour mais ce ne serait probablement pas idéal pour l'été.
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C
ce n'est pas une lecture "plaisir", mais par contre, ça se lit très très vite...
A
Un livre certainement édifiant mais, pour découvrir l'autrice, j'aimerais mieux commencer par La Supplication, l'essai qu'elle a consacré à Tchernobyl, tout aussi puissant, j'imagine.
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C
Je crois avoir écouté des extraits sur France Culture...il faudrait que je m'y replonge, merci de me le remettre en mémoire.
V
je n'ai pas tellement l'habitude de ce genre mais ça doit effectivement être intéressant.
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C
absolument! et la résonance avec l'actualité en fait une lecture d'autant plus intéressante!

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