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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Ukraine-Russie la carte mentale du duel - Michel Foucher

Publié par Choup sur 1 Juin 2022, 08:54am

Catégories : #Ma bibliothèque, #Mon oeil!

Trente-neuvième Tract publié par Gallimard, Ukraine-Russie la carte mentale du duel est un essai absolument passionnant du géographe et ancien ambassadeur à Riga Michel Foucher. Je l'avais déjà entendu en interview (récemment sur FCUlture le matin), très intéressant et pédagogue, je me suis donc procuré ce Tract dès sa parution. (attention billet très long, mais cet essai en vaut la peine!!)

Foucher revient dans une première partie sur la situation de la fin des années 1990, avec les accords entre l'OTAN et la Russie, la dénucléarisation de l'Ukraine contre la garantie de sa sécurité (garantie de la Russie notamment, on voit ce que cela a donné), la volonté de presque tous les pays de l'Europe centrale et orientale (PECO) de s'extirper très vite de l'influence russe. (A ce sujet, je suis toujours très agacée par les "analyses" affirmant que l'OTAN a pour ainsi dire cannibalisé les PECO. Evidemment que les pays de l'OTAN y ont vu leur intérêt, mais il faut rappeler d'une part que la France notamment, n'était pas pour un élargissement brusque. D'autre part, cette lecture est extrêmement méprisante pour ces pays auxquels on enlève toute volonté propre, que l'on réduit à l'état de perpétuelles républiques bananières, vision très occidento-centrée (voire coloniale). C'est, de plus, oublier la terreur et l'horreur de la vie dans ces pays colonisés sous le joug du "frère" soviétique: rappelons Berlin et Budapest en 1956, Prague en 1968 notamment. Normal pour eux, donc, de vouloir le plus vite possible se tourner vers l'Ouest.)

Il y avait donc une véritable volonté d'aplanir les choses, de ménager la jeune démocratie russe sous l'égide de Eltsine. Évidemment, on n'est pas au pays des Bisounours, les intérêts capitalistes des grandes entreprises n'étaient jamais loin, il y avait cependant notamment avec Chirac une inquiétude du futur, et pour cela il fallait éviter de froisser les ex-soviétiques.

Mais face à cela, dans les "élites" russes, on ne sort pas d'un schéma qui prévaut depuis plus de 60 ans: celui de citadelle assiégée. Quand on sait que la Russie est le plus grand pays du monde, il y a de quoi se poser des questions sur cette éternelle sensation d'être encerclé... Dans ce contexte, l'Ukraine tient un place spéciale dans cette "frontière épaisse" que veut maintenir à tout prix la Russie.

Michel Foucher revient également (deuxième partie) sur la place du territoire ukrainien dans l'histoire européenne (plusieurs fois dépecé, passant de la souveraineté polonaise, ottomane, russe, lituano-polonaise et austro-hongroise...). Il éclaire d'ailleurs sur un fait : le terme de Rous (la Rous de Kyiv ou celle de Moscou) n'a rien à voir avec la Russie. Rous désignait, en grec byzantin, les Varègues, guerriers marchands venus de Suède. Entre steppe et montagne, l'Ukraine était un territoire de commerce, de passage, longtemps zone de combats et de conquêtes. Le mot ukraine veut dire notamment terre de confins.  Soumis aux Russes ou au polonais, le peuple ukrainien eut bien du mal à se construire et encore plus à s'émanciper. Il ne connut pas, comme la Pologne ou les pays Baltes, l'indépendance entre les deux guerres mondiales, mais fut de nouveau vassalisé et exploité (horriblement, avec notamment la "dé-koulakisation" et l'effroyable Holodomor qui s'ensuivit) par l'URSS.

Il évoque également tout le travail de la Pologne pour retrouver des relations apaisées avec l'Ukraine (mais aussi la Lithuanie), avec qui les relations ont été marquées par de terribles massacres (notamment durant la seconde guerre mondiale) dont les souvenirs sont encore prégnants au sein des populations locales. C'est ainsi que tout un élan de travail historique fut mis en place pour porter la démocratie et empêcher tout retour des occupations soviétiques.

Le quatuor France-Allemagne-Ukraine-Pologne était alors envisagé comme une "tête de pont démocratique" au coeur de l'Europe, en se basant sur le modèle de la réconciliation franco-allemande entre autres.

Depuis son indépendance, l'Ukraine penche vers l'Europe, mais de l'intérieur, sapée par la corruption et minée par l'interventionnisme russe, cette marche vers l'ouest est compliquée. Face à cette volonté, du côté russe on est enfermé dans un logiciel de type fin de règne:  où seule la peur peut vous faire respecter.

Le géographe qu'est Michel Foucher explique également très bien comment après 1991, la Russie se retrouve avec des frontières qui étaient jusque là administratives entre "régions" (tracées pour la plupart par Staline) d'un même Etat, et qui ne coïncidaient ni avec d'anciens tracés historiques ni avec les bassins de populations russes. Au cours de l'empire puis de l'URSS beaucoup de déplacements de populations ont eu lieu. Avec les frontières de 1991, 25 millions de Russes ethniques se trouvaient hors des frontières. C'est là le drame pour Poutine quand il parle de pire catastrophe géopolitique concernant la chute de l'URSS. Mais c'est aussi oublier que la Russie est un état multitechnique, où les non russes sont plus de 25%. Enfin, pour les Russes, les Ukrainiens sont sensés être des frères, mais inégaux, des "jumeaux primitifs". Ce sont des "petits Russes". Terme qui contient tout le "respect" que l'on imagine...

Enfin, Michel Foucher aborde dans une troisième partie de possibles scénarios de sortie du duel. Cela est très aléatoire à ce jour à mon sens, mais c'est intéressant à lire.

Ce Tract est intéressant à lire aussi parce qu'il remet en cause certaines de nos idées, en Occident, nous qui avons trop longtemps accepté une vision exclusivement russe des choses concernant les pays de l'Est et leur Histoire. Nous sommes encore aujourd'hui extrêmement pollués par les narratifs russes, sur l'identité ukrainienne, ou encore, pour ne citer que cet exemple sur les "néo-nazis" (le régiment Azov... qui fut en effet au départ formé par des extrêmistes, et qui aujourd'hui est presque totalement dépolitisé - lire/écouter l'excellente chercheuse Anna Colin Lebedev qui les a étudiés).  A noter, une très riche bibliographie en fin de texte. De quoi encore approfondir les connaissances.

Il faut aussi écouter le podcast (4 épisodes) de la Fabrique de l'histoire de 2014 sur France Culture, qui retrace l'histoire du pays, c'est très éclairant.

 

 

 

Commenter cet article

A
Je ne connaissais pas ces tracts non plus, merci pour cette présentation.
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G
Une collection que je ne connaissais pas. Merci pour cette info
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A
Nous avons dû entendre la même émission sur France-Culture ; j'ai trouvé l'auteur passionnant et j'ai appris pas mal de choses. J'achèterai ce tract (j'en ai encore deux ou trois devant moi, c'est une collection que je suis régulièrement).
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