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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Les choses humaines - Karine Tuil

Publié par Caro sur 17 Janvier 2022, 09:11am

Catégories : #Ma bibliothèque

choses humaines karine tuil

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français, son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.

J'ai lu ce roman à l'instigation d'une amie, parce que son ressenti était très mitigé (voire le livre l'avait carrément mise en rage). Je pensais que Les choses humaines étaient un livre plutôt acquis à la "cause féministe", et ce que me disait mon amie m'a intriguée.

Les choses humaines, d'abord, c'est un roman de l'époque, qui est né de l'affaire d'un étudiant à Stanford, condamné à seulement 6 mois de prison, dont 3 fermes, pour le viol d'une jeune femme. Un étudiant de très bonne famille, brillant intellectuellement et sportivement... le juge avait décidé qu'il ne fallait pas gâcher sa vie pour une "erreur". C'est cette affaire en 2016 qui a lancé Karine Tuil dans l'écriture de ce roman, et la vague #MeToo est passée par là. L'autrice prend un parti pris intéressant: elle montre toute cette affaire du point de vue de l'agresseur et de sa famille.

Une famille en apparence parfaite, mais qui est en fait dysfonctionnelle. Le père tyrannique, narcissique obnubilé par la performance et le pouvoir. Sa place qu'il ne veut pas perdre, ses relations prédatrices (mais prudentes, pour éviter de se faire prendre) avec les femmes. Son mépris à leur égard. La mère, ouvertement et résolument féministe qui en fait aura vécu l'inverse dans sa vie personnelle de ce qu'elle défend en public. Son constat d'"échec absolu" face aux actes de son fils. Le fils enfin, qui jusqu'au bout est en plein déni.

Si j'ai par moment eu l'impression que cette famille était un peu trop archétypale (cliché?), Karine Tuil touche juste sur de très nombreux points. Les parcours des uns et des autres, les choix de vie, les contradictions; la recension du procès est vraiment passionnante, instructive; le déchaînement médiatique et sur les réseaux sociaux est là encore dépeint fidèlement à ce que l'on peut constater en réalité. Et pointe les excès d'une société où chacun donne son avis sur tout, si possible de manière très tranchée, excluant toute possibilité de nuance. 

Karine Tuil nous met dans la peau du juré (encore que, nous donner à voir l'affaire quasi exclusivement du point de vue des Farel biaise un peu la chose) et c'est aussi un aspect intéressant. Que ferions-nous si nous étions amenés à juger lors d'un tel procès?

Intéressant également tout le cheminement de la mère, entre amour pour son fils et ses engagements politiques.

"Elle l'avait serré dans ses bras, lui répétant qu'elle le croyait [au début, quand elle vient d'apprendre les faits] et qu'il ne devait plus recommencer "à boire" - à boire et non à forcer une fille c'était ses mots. Elle s'en voulait à présent, elle avait été complice."

"Comme beaucoup de femmes, elle avait subi sans oser se rebeller le harcèlement, les remarques sexistes, le machisme primaire."

A travers le personnage de Claire, la mère, mais aussi celui de la maîtresse de Farel, une grande journaliste, Tuil donne à voir le système toxique qui soumet les femmes, les enfermes dans des rôles clichés, les oblige en permanence à renoncer face à la toute puissance des hommes.

Le personnage du père, à ce titre, est le symbole de la toxicité masculine, le déni total aussi (les "vingt minutes d'action" pour qualifier le viol, ou encore sur le meurtre de sa propre mère par son père, frappée de multiple coups de couteau mais " je suis sûr qu'il ne le voulait pas" [la tuer]), le mépris des autres, et des femmes en particulier. Il y en aurait à dire sur lui, qui incarne un système mortifère.

Cependant, la fin déclenche un malaise certain chez votre servitrice. Le dernier chapitre concerne Alexandre, vivant aux États-Unis, ayant créé une application sur les relations humaines, et se termine sur une relation sexuelle avortée (la femme n'avait pas apprécié qu'il mette la langue pendant qu'ils s'embrassaient, ce qu'elle n'avait pourtant pas spécifié sur l'application de rencontre par laquelle ils s'étaient sont contactés) laissant Alexandre recroquevillé et seul sur son canapé. Et je dois dire que cette vision est tout de même problématique car elle occulte totalement la victime du viol, et réduit Alexandre à une victime lui aussi. J'imagine que Karine Tuil a souhaité montrer, au travers du personnage d'Alexandre, que les hommes sont en quelques sortes eux aussi victimes d'une société machiste, mais terminer ainsi c'est occulter au final le viol qu'il a fait subir à cette femme, qui n'a rien demandé à personne. D'autant qu'il n'a jamais, jamais reconnu le viol.

En interview de Karine Tuil semble clairement "du côté" (même si je n'aime pas ce terme), des victimes et des femmes (notamment le passage sur la fameuse pétition du "droit d'importuner", qu'elle dézingue en énumérant tout ce que les femmes subissent).

Elle met beaucoup en avant ce phénomène du déni chez les violeurs, je ne comprends pas bien alors ce dernier chapitre, qui peut laisser penser que le violeur est autant victime que la femme qu'il a violé.

Commenter cet article

U
Oui j’en ai lu d’autres : «  six mois six jours » magnifique. «  « L’invention de nos vies » j’ai adoré. «  l’insouciance » vraiment très très bon.
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C
je les note, merci! :)
U
J’avais beaucoup aimé ce livre au moment de sa lecture et puis c’est marrant mais ça n’a pas laissé de traces chez moi. Un an après, plus rien. C’est une autrice que j’aime beaucoup pourtant.
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C
tu en as lu d'autres?
L
Il a l'air intéressant, même si je crains les personnages aussi caricaturaux (est-ce vraiment utile qu'en plus d'être un carriériste toxique et infidèle, le mari ait aussi eu un père qui a tué sa mère ?). C'est un sujet difficile. J'ai bien aimé "Femmes en colère" sur le sujet, l'auteur décentre un peu l'action en évoquant le fonctionnement de la justice.
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C
je ne connais pas Femmes en colère, mais pour le coup, j'ai envie de lire son tout dernier, La décision, sur la justice anti-terroriste.
K
Je viens de le lire et je rumine un peu mon avis, qui n'est pas très positif. Je n'ai pas aimé les deux premières parties, pas très bien écrites, ni les personnages, un poil caricaturaux... <br /> La troisième partie (le procès) est plus intéressante mais le point de vue de l'autrice pose alors question. Quant au "final", je l'ai trouvé mal fichu : pourquoi ne pas parler de Mia ? On se moque de ce qu'elle est devenue ??? (Bref, que font les éditeurs ?)
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C
Oui, je n'ai pas du tout parlé de l'aspect littéraire dans mon billet, j'aurais peut-être dû, mais ça me semblait secondaire par rapport à mon ressenti sur la fin. Je trouve comme toi que niveau style, c'est très pauvre, et en effet, les personnages sont quand même à la limite (voire au delà) du cliché par moments. Même réflexion sur Mila, totalement occultée sur la fin...
A
J'avais beaucoup aimé le point de vue de la famille du violeur qui fait tout pour minimiser.
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C
tout ç fait, cet aspect est très bien retranscrit.

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