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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Après le silence - Didier Castino

Publié par Choup sur 20 Mai 2016, 07:24am

Catégories : #Ma bibliothèque

Après le silence - Didier Castino

Il s'appelle Louis Catella. Sa vie (et sa mort) pourrait se résumer à sa condition d'ouvrier dans une fonderie/aciérie. Dans ce court roman (à peine plus de 200 pages), Didier Castino, professeur de lettres à Marseille, nous plonge dans la vie de la famille Catella sur plusieurs décennies, d'abord par le récit de la vie du père, puis par celui du deuil de ce père/mari écrasé par un moule de plusieurs tonnes.

Louis Catella aura donc été défini par son travail et sa condition d'ouvrier. Le travail harassant, épuisant et brutal ("L'usine avale tout. Une fois entré, on n'en sort plus. Les gestes et les blessures sont les mêmes, la chaleur est la même. Ce que je fais à seize ans ,je le fais encore à trente ans, à quarante ans."), la vie misérable, les vacances arrachées à coup de petites économies, les trajets en 2CV. Mais au-delà de l'ouvrier c'est un homme engagé, profondément marqué par la lutte syndicale et la solidarité entre camarades que nous découvrons. Un homme qui aime une femme si différente de lui, affamée de lectures alors qu'il sait à peine lire (il est rentré à l'usine à 13 ans), un père de trois enfants, trois fils qu'il espère avoir une vie bien meilleure que la sienne et pour qui il veut être présent. ("Etre là vraiment, pas comme un ouvrier épuisé par ses cadences de la semaine ou de l'année, être là comme un homme debout devant sa famille, ses amis, être là et qu'on sente ma présence, qu'on la mange, à la javel s'il le faut").

Louis Catella sera redéfini, canonisé presque, par sa mort le 16 juillet 1974. Tragique, symbole d'une condition ouvrière terrible, dans le danger permanent exacerbé par les négligences patronales envers la sécurité par avarice ("[...]nous lui permettons d'être libre, riche, nous sommes à lui, ses matériaux, sa menue matière, mais sa richesse n'a pas à fermer les yeux sur nos vies si futiles pour lui, si vides."). Il y a forcément une longue partie sur le deuil: sa femme ("Une part d'elle s'est arrêtée en 1974, écrasée, emportée dans la tombe, elle n'a pas pu suivre et vit dans le plus pur dérèglement, il n'y a pas d'avant ni d'après, tout s'entrechoque, s'entre-déchire. [...] elle ne veut pas avoir plus, avoir autre chose. Ce qu'elle avait de moi elle veut le garder, même si tout se gâche, se détruit [...]") ses fils, ses amis, les syndicalistes. Chacun gère, s'approprie cet épisode dramatique différemment, en fonction de sa relation avec Louis, de ses propres convictions.

Puis son dernier fils reprend la main du récit, avec un "je" péremptoire, presque provocateur ("je ne suis pas ouvrier et je t'emmerde"). Un fils qui aura dû lutter face à ce silence du père, ces paroles des autres qui dessinent un portrait exemplaire sans rapport avec ce que lui aura vécu, ressenti. Il avait 7 ans au décès, et donc les souvenirs sont flous. Il lui faudra faire "avec le sans". La honte du père mort, du père ouvrier. La revanche d'être propriétaire, féru des mots, vivant sans compter les sous. Se trouver une identité, à côté de cette figure hors normes.

C'est un récit très riche, porté par un style qui pourra déstabiliser certains lecteurs, comme Antigone, par moments. Les dialogues s'insèrent sans aucun signe typographique autre qu'une virgule, on passe du je au tu sans prévenir. Mais cela ne m'a absolument pas gênée.(La seule chose qui m'aura embêtée, très fugitivement, c'est une incohérence qui aurait dû être repérée à la relecture: des amis de Louis en vacances en Ardèche au moment du décès, sont en fait en Bretagne quelques pages plus tard)

J'ai lu avec beaucoup d'émotions ce beau roman. Didier Castino m'a plongée, parfois en apnée, dans ces vies, auprès de personnages que j'avais presque l'impression de connaître.

D'autres billets chez Eimelle et Lili.

Après le silence - Didier Castino

Commenter cet article

E
Il a l'air super intéressant, dans tous les cas tu es enthousiaste. Je le retiens même si je risque d'être gênée par le style, et puis tout de même l'Ardèche et la Bretagne, pas tout à fait le même genre ;)
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C
c'est sûr, on est "un peu" aux opposés!
A
Tu as l'air enthousiaste, je note !
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C
un beau roman, après, le style a pu en gêner certain(e)s...mais un beau moment de littérature!
E
un livre marquant!
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C
une belle réussite pour un premier roman en effet.

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