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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Cadeau de noel

Publié par Choupynette de Restin sur 13 Mars 2010, 18:37pm

Catégories : #Mots

Cadeau de noel

Pour une fois, je suis à l’heure pour le défi que Livvy lance tous les mardis. Les mots proposés par les blogueurs sont signalés en gras.

*

Véritable tsarine régnant sur ses sujets, Grand-mère Catherine trône en bout de table. Cette grande table de chêne sombre aux pieds ouvragés qui semble aussi increvable, inoxydable (ou impourrissable ? Ca existe, même, ce mot ? Faudra que je regarde sur le dico). On la verrait bien en robe de taffetas pastel régnant sur sa cour et ses boyards soumis, les subjuguant d’un sourire mystérieux. On ne l’imaginerait pas les mains rougies par l’eau chaude, mondant les tomates avec sa petite-fille, riant aux éclats dans une vieille robe de laine défraîchie par les ans. C’est pour ça que je l’aime bien, Mamie. Elle déteste ce mot. Quand je veux l’embêter je l’appelle comme ça, ou pire… Mémé. Elle mange dignement, aristocratiquement. En fait elle fait tout avec dignité. Mais elle aime bien aussi se lâcher, c’est qu’elle a un sacré caractère la matriarche.

Papa tape brusquement sur la table, éclate de rire à une blague de Pierre, mon oncle assis à sa gauche. Il rit la bouche grande ouverte. Pour moi qui suis assise en face, c’est pas franchement un spectacle ragoûtant. Papa, la dignité, le decorum (le latin, ça sert, en fait – c’est bien du latin, hein?), sont des notions d’un autre temps. Oh la la. Il a avalé de travers. J’essaie de garder un visage impassible, mais je suis morte de rire intérieurement. Il a l’air encore plus grotesque que d’habitude dans son costume façon gentleman farmer so british, et son visage cramoisi, les yeux exorbités et le toupet agité par ses convulsions désespérées.

Oncle Pierre lui assène une bonne paire de claques entre les omoplates, l’air très concentré sur sa tâche. Finalement, Papa reprend sa respiration, et Pierre se rassoit. Il s’attaque de nouveau à son assiette, concentré là encore. Rien ou presque ne le perturbe quand il mange, le Pierrot. Mamie a l’habitude de dire que pendant un repas chez mon oncle, un cambrioleur pourrait tout emporter, sauf la nourriture. L’embonpoint avancé de Pierre confirme ce diagnostic. Sa chemise noire est si tendue sur son ventre proéminent qu’elle plisse à la boutonnière, laissant entrevoir le tricot de peau… blanc. Entre ça et son crâne qui brille, résultat d’une alopécie plus que galopante, je vous raconte pas la touche qu’il a. Tout le contraire de sa femme, Hélène, coquette et toujours tirée à quatre épingles. Ils se sont bien trouvés ces deux-là: c’est un vrai cordon bleu, ma tante. Par contre, la pauvre, c’est Cendrillon, niveau physique. Quand je vois les photos de leur mariage, elle est belle, un vrai top model, et puis là, avec ses grosses poches sous les yeux, son corps flasque, sa grosse verrue au dessus de la lèvre supérieure… ça fait peur. On dirait deux personnes différentes. Le cygne et le vilain canard. Mais non, c’est la même, avec juste 20 ans de plus. Enfin. Je les aime bien quand même. Ils sont sympas. Pas comme leur fille, Vanessa. Celle-là, elle passe son temps à déblatérer (j’adore ce mot, en plus, je trouve que ça lui va bien avec son air bête, ses grosses lèvres et ses cils comme des balayettes, on dirait un dromadaire) sur sa future carrière de danseuse étoile. Danseuse étoile. N’importe quoi. Aussi ridicule que les hippos dans Fantasia. En plus elle ronfle. Ah ! Cet été en camping sous la tente à Palavas il y a deux ans… le cauchemar ! Vous l’imaginez sur une scène ? L’année dernière, toute la famille a dû subir le spectacle de l’école de danse… elle a fait un vrai carnage d’une choré toute simple.

J’en peux plus de cette dinde aux marrons. Maman insiste chaque année pour avoir ce plat à Noël. On pourrait pas avoir autre chose ? Oups, je crois que j’ai dit ça à haute voix. Maman fait sa victime, encore, avec un regard entre la kalashnikov et le cocker abandonné en bord de route. Je ne sais pas comment elle fait, mais ça marche. Tout le monde lui obéit au doigt et à l’œil. C’est le cas de le dire ! Elle se lève et me dit de la suivre. Et ne repars pas à l’office les mains vides ! Oh, que je déteste cette phrase. Oui, je débarrasse, évidemment ! J’entends ces mots depuis des années, répétés inlassablement, comment pourrais-je oublier de ramasser les assiettes ?

Dans la cuisine, c’est le bronx, des assiettes et des plats partout. Nous dressons les assiettes à dessert : une part de bûche – je vous le donne en mille – aux marrons, bien lourde, bien grasse (mais terriblement bonne, je l’avoue), que je sens déjà descendre sur mes cuisses et tendre le tissu du slim, mon premier, que j’ai eu un mal fou à enfiler. Toutes ces calories pour un plaisir aussi évanescent. Franchement, c’est pas juste. Maman a l’air un peu tendue, comme le tissu de sa jupe crayon sur son ventre. Je me rends compte qu’elle a grossi, elle qui fait tellement attention. Elle dit que dans son métier, elle travaille dans la com’, l’apparence doit être impeccable, et la silhouette, longiligne. Et pourtant, elle se sert une part énorme de bûche. Je sais que c’est la sienne, car elle a mis sur l’assiette son médicament habituel.

La famille au complet réunie au salon, nous accueille d’un « ahhh » aussi sonore qu’hypocrite. Tout le monde en a marre de la bûche aux marrons de chez Fromin, mais Mamie y tient, alors. Ils sont tous répartis sur les deux canapés en nubuck cramoisi, énormes, mais qui semblent petits dans la pièce immense que Mamie redécore tous les cinq ans. Seuls les canapés ont résisté au dernier round.

Ils sont tous en ringuette sur les canapés : Papa avec son toupet de traviole, Mamie bien droite, le sourire aux lèvres, Vanessa l’œil rivé sur les assiettes, l’air dégouté, Pierre apparemment encore affamé, Hélène ajustant son corsage et chasse une poussière importune sur son pantalon de laine vert forêt.

Je m’assoie à côté de Mamie, elle sent bon le Shalimar. Maman donne l’impression d’être loin, très loin. On dirait que ses mains tremblent. Brusquement, elle pose son assiette sur la table basse, faisant vibrer les flûtes en cristal encore vides, se lève, et se tourne vers nous.

Je suis enceinte, j’ai rencontré quelqu’un, je pars.

Ah ben merde alors, tu parles d’un cadeau de Noël !

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