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Y'a d'la Joie!

Y'a d'la Joie!

Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Henri

Publié par Choupynette de Restin sur 17 Mars 2013, 18:16pm

Catégories : #Mots

Henri

L’atelier de Skriban a repris du service la semaine passée, et je n’avais pas participé (même si je garde l’idée sous le coude). Cette semaine, comme les autres participants, j’ai aimé « frissonner »…Les impératifs édictés par Gwénaelle:

  • la nuit
  • une rue sombre
  • de hauts talons
  • une silhouette furtive
  • et la désagréable sensation de n’être pas seul(e)

Et voilà ce que cela donne pour moi.

**

Je crois que je n’aurais pas dû boire tout cet alcool. Je tiens plutôt bien la bière pour une femme, mais les alcools forts…ne sont pas mon fort. L’air froid me fait cependant du bien. Pour une fois, ne pas avoir l’arrêt de métro à 10 mètres de la maison semble avoir du bon.

Le seul problème étant que je ne me sens pas vraiment stable sur ces maudits talons aiguilles qui font « une jambe de gazelle » selon la vendeuse. D’autant que les trottoirs sont rendus glissants par les feuilles des arbres tombées et les récentes pluies. Je déteste l’hiver.

Ma tête semble vide, légère, comme si mon cerveau s’était volatilisé, vaporisé par le schnaps et les cocktails à base de vodka qu’Hans, le beau et germanique Hans, s’est ingénié à me faire boire.

J’ai mal au nez à force de renifler. Ce rhume n’en finit pas et je n’ai plus de mouchoirs. Prenant un peu trop vite le tournant dans la rue des mimosas, je manque m’étaler et me rattrape in extremis au lampadaire. Mon cœur bat la chamade, et j’ai soudain chaud malgré l’air glacial de novembre. Le ciel est bas, plombé. Ca sent la neige. Et aussi l’urine. Plissant le nez de dégoût, je jette un coup d’œil sous mon escarpin qui confirme mon intuition: c’est bien une feuille de tilleul, qui, telle la peau de banane des dessins animés, m’a valu cette frayeur.

Je n’en ai plus que pour quelques minutes de marche, mais je n’aime pas la fin du trajet. Je ne sais pas pourquoi, j’ai gardé cette peur enfantine de ces rues mal éclairées, où, à cette heure tardive, pas un bruit ne vient perturber le silence. Seuls mes talons claquant sur le trottoir mouillé se font entendre. J’ai l’impression que leur bruit sec va attirer tous les pervers du coin.

Je longe la palissade en bois qui cache l’ancienne maison de Madame Werber. Une grande bâtisse, au terrain plus proche du parc que du jardin de banlieue. Après la mort de Joséphine Werber, dernière de sa lignée, des promoteurs immobiliers ont racheté le lot, détruit la maison, et débuté la construction d’une résidence de standing, comme ils disent. Mais pour l’instant, ce n’est qu’un chantier vide et fantomatique. Soudain, un bruit de frottement, comme celui d’un imperméable ou d’un manteau se fait entendre de l’autre côté de la palissade. Je m’arrête, je n’entends plus que le bruit de ma respiration, et de mon cœur qui cogne, cogne dans ma poitrine. Quelle idiote. Un chat probablement. Pas de quoi avoir peur.

Je reprends mon chemin, l’oreille tendue, et j’entends comme une sorte de son guttural. Entre le gémissement et le souffle rauque de ce que j’imagine être un homme sur le point de mourir. Enfin, du moins, c’est comme ça dans les films. Je m’arrête de nouveau, aux aguets. Un violent frisson me secoue, qui n’a rien à voir celui-là avec le froid. Je repense brusquement à l’ombre furtive aperçue loin devant moi il y a seulement quelques minutes. La plainte – je ne sais comment la décrire autrement – retentit une nouvelle fois, un ton plus bas, mais résonne plus longuement dans l’air immobile. Puis le silence.

Le silence toujours. Plus rien ne se passe.

Ma respiration se calme, et, si je ne suis pas entièrement rassurée, la vision de ma rue à quelques dizaines de mètres seulement, me donne un coup de fouet. Résolument, je me dirige vers ma maison. Les talons cliquettent, rien ne bouge, sauf moi. Je reste le plus possible dans la lumière jaunâtre des lampadaires, loin de la palissade. Irrésistiblement, la cadence de mes pas s’accélère, presque contre mon gré. L’envie de courir est là. Mais je résiste. Je ne suis pas une gamine apeurée, bon sang !

Plus que dix mètres, et je tournerai dans ma rue, rebaptisée voilà plus de cinquante ans Rue des Esprits, quelques pas et je serai devant ma maison, dont les fenêtres donnent sur les arbres du parc de feu Joséphine Werber.

La plainte retentit soudain, plus forte, plus proche, et un choc violent fait vibrer la palissade. Malgré moi je pousse un cri étranglé et serais tombée si je ne m’étais rattrapée à une voiture garée contre le trottoir. Et là, gamine ou pas, je prends mes jambes à mon cou, maudissant ces talons aiguilles, et pique le sprint le plus rapide de toute ma vie. L’adrénaline opère des miracles. Je crois encore entendre des bruits venants de l’autre côté de la palissade, mais je ne ralentis pas, au contraire. Arrivée devant la porte, je fouille ma minuscule pochette en strass, les mains agitées de tremblements incontrôlables qui s’amplifient à mesure que la chose qui pousse ces râles se rapproche. Je trouve finalement la clé et me précipite à l’intérieur. Je referme la porte, me plaque contre le mur du couloir que la lumière n’atteint pas. Finalement, cette porte avec une grande fenêtre, même protégée par une grille, ce n’était pas une si bonne idée.

Dehors, des coups puis un bruit de bois cassé se font entendre. Le râle retentit une fois de plus. Je recule un peu plus dans la pénombre de l’entrée, retenant ma respiration. Mais la curiosité est la plus forte. Je tends le cou pour voir un peu plus sur la gauche de la rue. Le râle se rapproche. Il doit être presque à ma porte. Je me repasse en boucle le discours du vendeur, me répétant que rien ni personne ne pouvait venir à bout de cette porte anti-effraction. Le bruit s’éloigne, trop lentement à mon goût. Je me rapproche de la porte. Et vois à travers la vitre Henri, le vieux bouledogue de Bertrand Brétillon qui habite en bas de la rue, uriner contre le muret délimitant le carré d’herbe jauni qui fait office de pelouse devant ma maison. Incrédule, j’ouvre la fenêtre de la porte. C’est bien lui qui faisait tout ce boucan, avec ses problèmes de sinusite ou je ne sais quoi. La peur laissant place à la rage, et je ne peux m’empêcher de lui balancer un escarpin en lui hurlant « Va pisser ailleurs, connard ! ».

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