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Y'a d'la Joie!

Y'a d'la Joie!

Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Max

Publié par Choupynette de Restin sur 17 Octobre 2012, 16:41pm

Catégories : #Mots

Max

Défi Des mots, une histoire, chez Olivia. Voici ma participation, les mots à caser sont en gras.

La brise agite presque imperceptiblement le voilage. Par la fenêtre, la lueur de la pleine lune s’invite dans la chambre, caressant les meubles. Trois nuits déjà que mon sommeil est troublé, entrecoupé de cauchemars dont je ne garde aucun souvenir au réveil. Parfois, il m’arrive de pleurer, mes joues encore humides au matin trahissent des rêves pas franchement idylliques. Hier, j’ai pensé que c’était le tonnerre qui m’avait sortie des bras de Morphée. L’air qui pénétrait dans la chambre était lourd de l’odeur de terre mouillée. Joaquim n’avait pas été mécontent quand, glissant ma main sous les draps, je l’avais savamment réveillé. L’odeur de la terre a toujours activé ma libido. Souvenir peut-être de batifolages dans les prés, l’été de mes 15 ans, un jour d’orage, alors que ma puberté tardive faisait enfin chanter mes hormones et vibrer mon corps. Cliché suprême – et suprêmement délicieux – c’est le garçon de ferme de l’exploitation voisine de celle de mes grands-parents qui m’avait initiée aux plaisirs des sens et à l’enivrante sensation d’être désirable et désirée. Longtemps j’avais été jalouse de ma grande sœur Marianne, élève brillante, élancée et fine, des petits seins hauts perchés et des hanches presque inexistantes, était la coqueluche du lycée. Quand ses amies venaient à la maison, je les espionnais, et écoutais leurs conversations, de plus en plus pimentées. Je retournais dans ma chambre, envieuse et dépitée. Petite et un peu boulotte, je ne faisais pas le poids, si je puis dire. Mais cet été-là… ah cet été-là, c’est Marianne qui me fusillait du regard, quand je rentrais de mes « balades bucoliques », la jupe froissée, les genoux égratignés, les yeux encore fiévreux. Je pense que Maman se doutait de quelque chose. Parfois je la surprenais à me regarder, l’œil scrutateur. Je prenais alors mon air le plus innocent possible. Finalement, c’est peut-être cela qui l’a convaincue que je ne faisais pas que cueillir des fleurs lors de ces balades.

Mais cette nuit, rien ne saurait être responsable de mon réveil que moi-même et mon inconscient. C’est la deuxième nuit fois que nous passons dans notre maison de campagne. Nous l’avons péniblement retapée, nos muscles peuvent en témoigner. Des murs à restaurer, un escalier à poncer et peindre, des meubles chinés dans des brocantes à rénover et placer. Nous sommes fiers de cette vieille bâtisse, rustique, entourée de champs de blé et de pâtures pour les vaches de Monsieur Bertin. Dans le jardin, une petite mare a repris ce que j’imagine être son aspect d’antan, quelques nénuphars habillant élégamment sa surface. C’est certain, l’emprunt pèse sur nos finances, mais Joaquim gagne très bien sa vie, et mon premier roman s’étant très bien vendu, j’ai reçu de mon éditeur une confortable avance pour le prochain, déjà presque terminé. Presque est le mot clé cependant. Certains passages ne veulent pas s’écrire. Les personnages ne me laissent pas faire. Peut-être est-ce là la raison de mes insomnies ?

Pourtant, lorsque je me réveille, toujours vers quatre heures du matin, à quelques minutes près, j’ai la sensation que ce n’est pas un bruit mais bien quelqu’un qui me tire de mon sommeil. Hier et cette nuit encore, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai eu l’impression de voir, du coin de l’œil, une ombre se déplacer. J’ai cru que c’était Tapioca, le chaton que nous avons recueilli récemment. Mais en me redressant, j’ai senti son petit corps chaud collé contre ma jambe. Soudain, j’entrevois l’ombre, de nouveau. Cette fois-ci, elle se situe près de la porte et semble sortir de la chambre. Le cœur battant, les yeux écarquillés, je me rallonge sur le lit. J’essaie de contrôler ma respiration et de me convaincre que ce n’est que le jeu du voilage et de la lumière de la lune. Lentement, je tourne la tête vers l’entrée de la chambre. Là encore, l’ombre, qui semble attendre que mon regard l’effleure pour se déplacer et ressortir de la pièce. Comme les enfants effrayés dans un film, je frotte mes yeux, espérant qu’il ne s’agit que d’une hallucination. Vraiment, cela ne peut pas être un fantôme !

Précautionneusement, pour ne pas réveiller l’homme et le chat, je me lève et me dirige à pas de loup vers la porte. Je prends au passage une chemise de Joaquim, que j’enfile rapidement, histoire de ne pas courir nue après une chimère dans toute la maison. Je me sens suffisamment ridicule comme cela. La porte grince quand je l’ouvre, un bruit très bref mais qui suffit à me faire sursauter. Pestant contre mes nerfs en pelote, j’actionne l’interrupteur. Rien. Je peste de plus belle. J’avais oublié que l’électricité dans cette partie de la maison est encore en panne. Un problème avec un fusible, à coup sûr. Je descends à tâtons les escaliers qui, eux, ne grincent pas dieu merci. L’obscurité suffit amplement à faire monter mon taux d’adrénaline. Arrivée en bas, j’observe le vestibule, et me demande où aller. Dans la grande pièce qui fait office de salon-salle à manger-cuisine, sur ma gauche, la Pleureuse de bronze annonce d’un tintement léger la demie. Achetée chez un horloger collectionneur, elle nous a coûté une somme rondelette, mais en la voyant je n’avais pas pu résister. Elle me rappelait l’horloge de mon grand-père, volée avec nombre de souvenirs et tableaux de valeurs, dans la vieille maison de famille dans le Var, aujourd’hui vendue.

De ma droite, depuis le bureau, grand espace ensoleillé (de jour, bien sûr, à 4h30, ce n’est pas plus lumineux qu’une grotte) qui accueille mes mots et mes espoirs littéraires, un son me parvient. Indéfinissable, et pourtant il m’attire. Je tends la main vers la poignée, consternée de voir mes doigts trembler. J’entre, et du pied allume l’halogène. Éblouie, je bute contre le tableau de l’Archiduc Max, petit trésor déniché par Joaquim dans une brocante de la région. Tout fier d’avoir eu le tableau pour si peu. Sûr, même, que l’ex-propriétaire ignorait tout de la perle qu’elle avait gardée entreposée dans son grenier. Ce n’est pas un homme a priori très séduisant l’Archiduc. Mais la pièce semble vraiment avoir beaucoup de valeur.

Un bruissement de tissu me fait bondir. Je me retourne, étouffe un cri. Le voilà devant moi. Max, Archiduc d’Autriche mort en 1952, himself.

Guten tag.

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