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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Le pré d'à côté

Publié par Choupynette de Restin sur 17 Janvier 2011, 18:10pm

Catégories : #Mots

Le pré d'à côté

6h30

Dans le silence reposant de la cuisine, elle pose la théière en fonte sur la table, prête à entamer une nouvelle journée. Bientôt les aboiements se feront entendre depuis le chenil. II faudra sortir pour nourrir tout ce petit monde. Mais pour l’instant, elle est seule et tranquille dans sa cuisine. Elle se sent bien, emmitonnée dans sa vieille robe de chambre en pilou vert d’eau, ses cheveux bruns filés d’argent ramenés en chignon approximatif sur la nuque. Physiquement bien. Mentalement, c’est autre chose.

Demain, sa fille se marie. 18 ans et déjà mariée. Émeline ne comprend pas. Et son manque flagrant d’enthousiasme n’a pas échappé au reste de la famille, surtout, bien sûr, à sa fille Lilas. Cette dernière n’a pas manqué de lui reprocher son attitude. Mais elle n’y peut rien, Émeline. Comment cacher son désarroi face à un comportement auquel elle n’entend rien, et qu’elle trouve préjudiciable par-dessus le marché ? Elle, la farouche féministe, membre d’associations engagées dans la lutte contre les discriminations – qu’elles soient à l’égard des femmes, mais aussi des minorités – elle n’arrive toujours pas à imaginer pourquoi sa fille souhaite absolument s’enchaîner à un homme si tôt. Si vite. Quelques six mois seulement après avoir rencontré Eliot, Lilas leur a annoncé le mariage prochain. Une cérémonie simple, seulement les amis, et un voyage de noces à Rome. C’était il y a un an. Depuis, Emeline est en plein doute. Elle cherche des réponses. Cette annonce a été comme un électrochoc. Au fil des discussions (ou plutôt des disputes) avec sa fille à propos de son futur, de ce mariage, elle s’est rendu compte que ce qu’elle prédisait à Lilas, c’était… sa propre vie.

Elle sirote son thé prudemment, du bout des lèvres, pour éviter de se brûler. Son regard erre à travers la pièce, à peine éclairée par les premières lueurs de l’aube, le ciel rougissant annonçant du vent. Emeline s’en réjouit : elle verra enfin le soleil, après des semaines de grisaille. Au moins, il fera beau au mariage, pense-t-elle. C’est toujours ça.

Le chat bondit sur ses genoux, la faisant sursauter. Elle rattrape in extremis sa tasse. Seules quelques éclaboussures viennent tacher la liste des courses. Shampooing, huile d’olive, acide chlorhydrique. Sur un coup de tête, elle ajoute la crème chantilly. D’habitude elle la fait elle-même, mais en ce moment, elle est si fatiguée… Un rien l’épuise, l’effort physique, mais le bruit aussi. C’est pourquoi la radio est désormais éteinte le matin. Les premiers jours, le silence l’oppressait. Les émissions de France Inter lui manquaient. Les débats politiques, les chroniques culturelles.

Désormais, le silence est un refuge, elle y est seule avec ses pensées. Avec pour seul fond sonore le ronron du chat, lequel attend patiemment son bout de beurre rituel. Oui, elle a besoin de silence. Elle compte déménager loin de la ville et de son brouhaha continu. Après le divorce, elle changera radicalement de vie, c’est décidé. Rémi ne le sait pas encore, mais ils vont se séparer. Pas par manque de désir, non. Le désir s’est enfui il y a déjà des années de ça. Il reste entre eux un attachement persistant fait d’amitié et d’une tendresse bien réelle, mais cela ne suffit pas. Ne suffit plus. Elle ne supporte plus ses défauts. Son désordre perpétuel. Ses retards à répétition. Ses oublis : anniversaire, clés, rendez-vous, rencontre parents-professeurs. Elle a toujours dû assumer pour lui. Elle, la féministe, est devenue l’épouse modèle. Prévenante. Responsable. Sur qui on se repose. Une mère de substitution. Tout le contraire de ce qu’elle envisageait quand ils s’étaient mariés après plusieurs années de vie commune. Elle pensait alors partage des tâches, complémentarité et solidarité.

Elle fixe sans le voir le bol arborant un lion, signe zodiacal de son mari, offert voilà dix ans. Ébréché mais réparé. Symbole de l’homme : fidèle, aimant, rationnel, routinier. Est-ce mal à 45 ans de vouloir autre chose pour soi ? Plus de fantaisie, plus de vie, plus de passion ? Quand six mois plus tôt elle a, pour la première fois, évoqué ses questionnements avec ses amies, elles l’ont regardée avec des yeux ronds de surprise. Pour tous, leur couple est parfait, heureux. Ses amies ne cessent quant à elles de se plaindre de leurs époux respectifs, ronchons, méprisants, infidèles ou tout simplement indifférents. Pour elles, Rémi c’est l’excellence faite homme. Le mari idéal. La version maritale de George Clooney. Car, oui, pour couronner le tout, Rémi est bel homme. Emeline est folle de vouloir le quitter. Elle croit donc que l’herbe est plus verte dans le pré d’à côté ? Quitter Rémi, et pour quoi ? La liberté. La liberté d’être seule, oui !, s’est écrié Valérie.

9h30

Rémi est parti pour son travail. C’est l’avantage d’être photographe freelance : on décide soi-même des horaires. Emeline range la cuisine, puis passe au salon vérifier que tout est en ordre, avant de partir pour son rendez-vous chez le médecin. Elle prend son sac de cuir bleu roi où pend la libellule porte-bonheur offerte par sa nièce, enfile sa veste et attrape ses clés sur la console de l’entrée. Son regard croise celui d’un mannequin d’une publicité vantant les mérites d’un produit pour unifier le teint des femmes mûres. Avec lui, la promesse d’un teint parfait. Un visage parfait. Une vie parfaite. Est-ce vraiment cela qu’elle cherche, elle qui ne cesse de pester contre ceux qui ont fait leur la quête frénétique de perfection prônée par la société et les media ? La perfection ? Et après ?

Elle éclate de rire. Un rire à la fois surpris et ravi. Après des mois de questionnements, un magazine féminin – chose qu’elle exècre habituellement – lui a ouvert les yeux sur sa vie et ses envies.

Dans la voiture, elle monte le volume quand est diffusée Boring, du groupe The Pierces. Fini l’esprit négatif. Fini l’insatisfaction absurde et inutile.

*

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