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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


La maison du bonheur

Publié par Choupynette de Restin sur 17 Octobre 2010, 16:36pm

Catégories : #Mots

La maison du bonheur

Défi d’Olivia, avec des mots à caser. Cela devient de plus en plus difficile: le nombre de mots va croissant! (Ils sont signalés en gras dans le texte.)

*

La maison est silencieuse. Un silence pénétrant qui s’immisce dans mes pensées jusqu’à les faire taire. La mélancolie m’envahit comme un tsunami submerge les terres. Ce sentiment si inhabituel chez moi – du moins jusqu’au mois de juillet dernier – je l’associe désormais avec l’odeur de cette maison : moisissure, poussière, et il me semble, désespoir. Pourtant elle n’a pas l’air d’une demeure à malheur. Pas de coins sombres et menaçants, de bruits suspects ou de parquet qui craque au milieu de la nuit.

C’est une bâtisse nichée dans les contreforts des Cévennes tout ce qu’il y a de plus banal. Grand corps de ferme en pierre, et à l’arrière, une vieille grange délabrée comportant une étable. Un jardin conséquent qui embaume le genêt dès le printemps, et le grand châtaigner centenaire apportant son ombre fraîche sur le côté de la maison. L’été de mes huit ans, après un orage couplé d’un vent violent on en avait coupé quelques branches qui m’avaient terrorisée pendant la nuit. Elles raclaient les volets, me donnant l’impression qu’un monstre tentait de pénétrer dans ma chambre pour m’emporter.

Non, ce n’est pas une maison de malheur. L’année dernière encore, quand nous sommes arrivés le 6 juillet, j’associais ces effluves si particuliers à la demeure familiale au souvenir doux des pique-niques dans le jardin abrités du soleil par le châtaigner. Les randonnées en famille dans les massifs montagneux tout proches, les enfants gambadant sur les chemins en avant des parents, discutant. Je revois encore, ce juillet fatidique, Virginie muette, perdue dans ses pensées. Absente. Virginie était ma cousine préférée. Ninie – comme elle détestait ce sobriquet dont je l’avais impitoyablement affublée – avait été la complice de jeux parfois défendus. Notre première ivresse, à 14 ans, c’était ici. Nous avions chapardé une bouteille de champagne dans le cellier. Une avance sur mon anniversaire, fin août. Cachées derrière la grange, la pierre abrasive nous meurtrissant le dos laissé nu par le débardeur, nous gloussions de notre audace. Mais un chat-huant nous avait plongées dans des abîmes de terreur. Son cri se rapprochant de plus en plus, le bruit de ses plumes nous laissant imaginer les pires bêtes. Le strigiforme nous avait dégrisées plus sûrement encore que la gifle cinglante reçue de notre oncle Robert quand il nous avait surprises sur le seuil de la cuisine, la bouteille de champagne à peine entamée bien visible.

Oui, nous avions vécu des aventures avec Ninie dans cette grande baraque. Pas une seconde d’ennui dans la maison des Bratolini. A l’italienne, nous formions une famille soudée et bruyante. Et la vieille demeure nous accueillait tous les étés, à certains Noëls aussi. La mort des grand-parents Giovanni et Angelina n’avait en rien changé les habitudes. Robert et Evelyne, les parents de Ninie, Luc et Jeanne, les miens ainsi qu’Anita et Francis et leurs quatres enfants. Tous réunis. Pas de visiteurs. Juste nous. Un cercle fermé, un cocon protecteur. Que je croyais ! Le bonheur familial jusqu’au cliché.

Mais l’accident de parapente de Virginie a brisé le sortilège. La sordide, l’incroyable réalité nous a rattrapé. Le vernis lisse, brillant, protecteur s’est craquelé, laissant remonter à la surface une vérité enfouie sous des années de faux-semblants et de mensonges. En rangeant ses affaires, Evelyne effondrée sur son lit, j’ai découvert des choses que je n’aurais jamais imaginées. Une souffrance indicible, l’horreur dont on croit qu’elle n’arrive qu’aux autres.

Dans le salon a peine éclairé par la lumière qui pénètre par les persiennes, les meubles rustiques de nos aïeux italiens portent les stigmates des fêtes et de jeux endiablés, d’usage répété au fil des années. Sur le buffet en bois massif sombre, les membres de la famille, décédés ou non, me regardent, tout sourire. Dans mon esprit, les visages se brouillent, et dans une sorte de morphing atroce, des crocs remplacent les dents. En équilibre précaire sur le bord du meuble, Ninie me sourit dans son cadre, le jour de la remise des diplômes de son école d’ingénieur. Sa chevelure blonde retenue dans un chignon élégant, ses yeux d’ambre rieurs. Comme ai-je pu ne rien voir ?

Je me détourne de la photo. Mon regard erre dans la pièce. Cette maison, désormais, je la hais. Savoir ce qu’elle a connu, abrité, me dévore comme l’acide ronge la chair. Ce n’est plus un havre de paix, l’écrin de nos joies d’enfant, c’est l’antichambre de l’enfer. C’est ainsi que le journaliste l’a surnommée. J’ai trouvé cela clicheteux au départ. Mais maintenant, je me dis qu’il a raison.

Je m’approche de la bibliothèque. Des dizaines, voire des centaines de romans, où nous avions puisé nombre d’aventures imaginaires. Notre préféré : Les trois mousquetaires. J’attrape l’exemplaire abîmé par tant de relectures. Lorsque je l’ouvre, un bout de papier en tombe sur les tomettes. Je la ramasse et m’approchant de la fenêtre pour plus de luminosité, je découvre que c’est une carte d’identité factice. Celle de la Fée Mélusine. L’écriture enfantine déclinant l’état civil m’est comme un coup de poing. J’en perds le souffle. Ce n’est qu’un bout de papier, témoin de jeux. Mais c’est bien plus. C’est une enfance, une innocence qui n’est plus. Fracassée, déchiquetée.

Mes sanglots secs résonnent dans la pièce silencieuse. Le portable sonne. La main tremblante je le sors de mon sac et décroche.

Allo ? … Oui, bonjour. Ma voix tremble elle aussi. Non, tout va bien…. Oui, je serai au commissariat demain.

Quelques minutes à peine dans cette maison et me voilà à la fois vidée d’énergie, et remplie de dégoût et d’horreur. Demain, il faudra parler. Dire ce que j’ai lu. Dire ce que je n’ai pas vu. Un jour la vérité sera révélée, les coupables punis. Mais la saleté de ce qui s’est passé ici restera accrochée aux murs.

Je quitte la maison sans un regard et remonte dans ma voiture. Un orage éclate, la pluie bat les vitres avec violence. Si seulement elle pouvait tout effacer, tout nettoyer.

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