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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Le magasin

Publié par Choupynette de Restin sur 17 Juin 2011, 16:38pm

Catégories : #Mots

Le magasin

Encore un dimanche bien rempli avec l’atelier d’écriture de Skriban. Cette semaine, il nous fallait imaginer un magasin, avec en plus l’obligation d’insérer certains mots dans le texte. (ils sont signalés en gras).

*

Au début, voir à travers la vitrine était un exploit pour moi. Le bas de la devanture, en bois au motif bayadère, m’arrivait au front, et j’avais beau me hisser sur la pointe des pieds, la luminosité rendait le verre opaque. Je savais que sur la droite se trouvait une étoile de mer, Papa me prenant dans ses bras me l’avait montrée quand nous étions passés dans la rue le mois précédent. Jaune très clair, elle semblait avoir des picots partout sur le corps. J’en frissonnais de dégoût et d’excitation à la fois. Ah, la toucher ! Sentir les rugosités sous mes doigts. La toute première fois où nous étions entrés, j’avais été ébahie par un poisson clown dans son anémone de mer. Lui seul pouvait la toucher, protégé qu’il était du poison de la plante aquatique. Quand nous passions devant la porte, l’odeur des animaux nous assaillait, pas forcément un fumet agréable, mais dans mes souvenirs, il reste attaché à ses balades dans la ville avec mon père. Moments privilégiés et tellement rares.

Homme lunatique, sévère, taiseux, il n’était que rarement à la maison avec nous. Grand dirigeant d’une entreprise ayant des intérêts et des bureaux sur tous les continents, il passait le plus clair de son temps dans son bureau ou dans les avions. Autant c’était un personnage imposant, effrayant presque, autant Maman, l’iconoclaste un brin hippie, était légère, vive, primesautière, bavarde. Avec le recul, je me demande ce qui les a rapprochés. Je suis née plus d’un an et demi après le mariage – et je n’ai jamais entendu parler d’un autre enfant, ou d’une grossesse avant que je ne pointe le bout de mon nez – par conséquent pas de mariage pour réparer un « accident ». Dans mon souvenir, ce n’était pas un couple particulièrement amoureux ou heureux. Pas de disputes non plus. On aurait presque dit des colocataires. Beaucoup de silences. Mais pas de ceux qui portent la haine ou le ressentiment comme chez mon amie Claire, dont les parents avaient fini par divorcer quand nous étions adolescentes. Non, des silences confortables. Ma sœur a toujours été très proche de Maman, alors que moi, c’était systématiquement vers Papa que je me tournais pour du réconfort.

Aujourd’hui, à trente ans, je me rends compte à quel point ce sentiment de protection et de bien-être que je ressentais à ses côtés, contraste avec l’image que les autres me renvoient de lui. Certains parlent d’un homme dur, agressif parfois. Colérique. Au mieux, il était juste antipathique. Mais pour moi, c’est l’homme qui m’a fait découvrir les chevaux, qui sont devenus ma passion et mon métier, l’homme qui m’a consolée lorsque j’étais triste, l’homme qui m’emmenait en promenades dominicales dans la ville extraordinairement calme comparé au brouhaha assourdissant de la semaine. Nos pas résonnaient dans les rues, le sien lent et mesuré, le mien plus rapide, trottinant quand j’étais enfant, puis plus lent au fur à et mesure des années. La main dans la main, nous nous promenions au gré de nos envies, mais toujours, toujours, nous terminions par la rue Victor Hugo, et ce petit magasin coloré, où les aquariums faisaient face aux cages des oiseaux. Le couple de propriétaires, que j’ai vu vieillir, étaient originaires du sud-ouest, et leur accent si particulier ajoutait pour moi à l’exotisme du lieu. Et le bocal rempli de bonbons, des Stoptou, n’était pas pour me déplaire.

Cela fait quinze ans que Papa est décédé. Quinze ans que je reviens à l’anniversaire de sa mort contempler notre échoppe. Aujourd’hui le magasin d’animaux a été rénové, la devanture est blanc crème, et l’odeur qui s’en échappe me fait penser aux bougies de chez Dyptique. Douce et envoutante. Ecœurante. Fini les étoiles de mer et les poissons clown, les perruches et les canaris. Ici on vend des habits pour enfants de parents très très riches. Il paraît même qu’hier une star d’Hollywood a fait une véritable razzia. C’est du moins ce que le gérant du salon de thé d’en face m’a raconté, tout fier de pouvoir dire, « j’ai vu X. ».

Mon thé terminé, ma note réglée, je prends mon sac, et comme toujours, je reste sur le trottoir d’en face, incapable de me rapprocher du magasin. Une voiture de luxe s’arrête devant la devanture blanche, une femme en descend et entre. Ce que je vois cependant, c’est un magasin coloré, une petite fille agrippée à la main de son père pour tenter de voir à travers la vitrine l’étoile de mer.

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