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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Le panier gourmand

Publié par Choupynette de Restin sur 12 Août 2011, 17:30pm

Catégories : #Mots

Johannes Bosschaert
Johannes Bosschaert

Nouvelle récolte de mots chez Livvy, et nouveau texte. Certains blogueurs sont perfides, vous allez vous en apercevoir! Les mots imposés, comme d’habitude, sont signalés en gras.

*

Mercredi. Le jour de la récolte. Tous à la queue-leu-leu devant le bureau de la sorcière comme ils la surnomment, Mademoiselle Commeidon. Pas bien grande, un peu voutée, l’œil noir et la peau grasse, elle semble prendre un malin plaisir à la prise de sang hebdomadaire. Piquer toutes ces chairs flasques, et rater – ah ! rater, et devoir recommencer ! – le bonheur pour elle.

Simone Merrieur, 82 ans et pas toutes ses dents, a un peu peur de Mademoiselle Commeidon. Une ou deux fois, celle-ci l’avait surprise alors que Simone se changeait dans sa salle de bain. En se relevant après avoir péniblement enfilé ses mi-bas couleur taupe, elle avait découvert dans le miroir le reflet de l’infirmière en chef qui la regardait, fixement. Simone, qui n’est pourtant pas cardiaque, avait cru sa dernière heure arrivée. La sorcière était repartie sans souffler mot. Mais que dire ? La sorcière est roublarde, et a plus d’un tour dans son sac, Simone en est certaine. Elle a tenté, avec d’autres habitants de dénoncer les pratiques douteuses de l’infirmière en chef, mais en vain.

Depuis l’épisode de la salle de bain, Simone s’enferme à double tour dans sa chambre. Le problème, c’est que c’est interdit. Vous comprenez bien Madame Merrieur, s’il vous arrivait quelque chose… Il faut que nous puissions rentrer à tout moment et le plus rapidement possible dans votre chambre ! C’était bien le « à tout moment » qui gênait Simone. Elle avait négocié avec la directrice, Madame Zaine, qui n’aime rien tant que l’argent et sa tranquillité, de ne pas laisser la clé dans la serrure. Mais pour la tranquillité d’esprit de la directrice, elle avait dû rédiger une lettre dégageant la maison de retraite de toute responsabilité s’il y avait un problème. Ses enfants ne cessent de lui répéter que c’était une erreur, désormais, quoi qu’il arrive, l’établissement pourrait se retrancher derrière cette lettre.

Mais à ce moment précis, en ce mercredi matin un peu frileux, ce qui inquiète Simone et les autres locataires de cette maison de Mont-de-Marsan, ce n’est pas un hypothétique accident, mais bien la certitude de se faire piquer par Mademoiselle Commeidon. La fois passée, Simone avait eu un bleu pendant au moins quatre jours.

Dans le couloir éclairé par le faible soleil de mars, les « patients du Mercredi » comme on les appelle (chaque patient à son jour pour la piqûre, ils sont tellement ici et le personnel si rare, que l’on ne pourrait pas piquer tout le monde le même jour), attendent patiemment. Le silence sépulcral n’est rompu que par le chuintement occasionnel d’une charentaise sur le linoléum gris sale, ou le murmure angoissé des phobiques de la seringue. Il n’y en a pas des masses, heureusement, mais pour certains, la récolte du mercredi tourne parfois à la tragédie.

Michel Antonini, voisin de Simone, avait ainsi fini à la limite de la syncope le mois dernier. Simone était d’autant plus choquée, que Michel, de dix ans son cadet, est un très gentil monsieur, plein d’égards. Toisant son monde du haut de ses deux mètres, habillé de ses sempiternels gilets bleu ciel et pantalon de velours marron, il tire toujours la chaise aux dames pour s’asseoir à table. Pour le plus grand plaisir de Simone, c’est un très bon partenaire de belote, un rien tricheur, mais ça donne du piquant (oh, quel vilain jeu de mots !) aux parties de cartes. C’est un ancien ingénieur à la centrale du Blayais. Il parle souvent du nucléaire, de ses avantages. Et, cela ne rate jamais, il finit par se disputer avec Yvonne Lacoudane, farouche écologiste montoise, qui ne jure que par Brigitte Bardot (même si elle déplore son laisser-aller corporel et capillaire) et Nicolas Hulot.

Simone n’aime pas tellement Yvonne. En fait, elle ne l’aime pas du tout. Pas parce qu’elle a manifestement tapé dans l’œil de Paul Fabillet, le bel inspecteur à la retraite, la tignasse couleur de neige, l’œil bleu vif et un rien coquin, encore très bien de sa personne pour ses 79 ans ; pas parce qu’elle n’a de cesse de raconter – de radoter, oui! – ses aventures sur l’océan avec son défunt marin de mari. Ah, les voyages dans îles caribéennes aux plages paradisiaques de sable blanc, ils en ont entendu parler aux repas, pendant les parties de cartes ou les balades sur la lande.

Non, si la gentille et inoffensive Simone Merrieur, ancienne vedette du Cirque du Soleil, acrobate autrefois connue dans le monde entier et adulée, déteste cordialement Yvonne Lacoudane, c’est à cause du mot « terraformage ». Lors du tournoi de scrabble de noël, qui devait désigner le champion de la discipline de l’année, Yvonne l’avait vaincue de quelques points seulement, grâce à ce mot, et avait remporté le panier gourmand remis au champion. Foie gras d’oie, sauvignon blanc, jambon de Bayonne de première catégorie et croquants aux amandes. Comme l’avait souligné Michel, c’était un panier à vous en faire sauter le dentier! Simone eut beau protester qu’il n’était pas dans le dictionnaire, ce satané mot, Yvonne, cils battants et lèvre joliment boudeuse, avait persuadé Edmond Vermeil, arbitre, qui n’en revenait pas de recevoir autant d’attention, d’accepter ce mot, lu dans des romans. Un roman vaut bien un dictionnaire, n’est-ce pas Edmond ? Ce dernier, habituellement effacé, se sentant presque Dieu sur terre, autorité toute puissante l’espace de quelques instants magiques, décida d’accorder les points, et donc la victoire suprême à la perfide landaise.

Depuis lors, Simone rêve de falaises, de chutes et de paniers gourmands.

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