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Y'a d'la Joie!

Y'a d'la Joie!

Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


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Publié par Choupynette de Restin sur 17 Février 2011, 18:23pm

Pour ce texte, j’ai couplé deux défis hebdomadaires. Celui de Livvy, où les blogueurs donnent une liste de mots imposés, (signalés en gras dans le texte) et celui des Impromptus littéraires. Pour ce dernier, il s’agissait de s’inspirer d’une photo, une fois n’est pas coutume. Voilà ce que cela donne.

*

Anne-Lise se concentre sur le fouet qui bat inlassablement la pâte. Le mouvement circulaire, vif, de l’ustensile qui malaxe et aère tout à la fois l’appareil, la brûlure dans ses muscles, tout cela l’apaise. L’engloutit dans une sorte de transe. Elle sort par instants de cet état de semi-absence pour vérifier sa recette et ajouter les ingrédients. Farine. Œufs. Sucre. Citron. Ne pas oublier le citron, comme la dernière fois. Puis, l’ingrédient intégré, Anne-Lise, pâtissière célébrée dans tout le quartier, replonge dans ses pensées amères et inquiètes.

Avant de débuter cette préparation, elle s’est arrêtée devant le frigo, où est affiché le calendrier. Mardi 25 août. Le jour de la rencontre. A des milliers de kilomètres. Hors de son contrôle. Elle a beau avoir 51 ans, des responsabilités, elle se sent totalement désemparée, inutile et effrayée. Et cela depuis des mois maintenant. Depuis cette photo retrouvée par sa fille dans un placard. Deux vietnamiennes dans une barque, le visage caché par leur Non La, chapeau de paille traditionnel. Souvenir de ce voyage il y a tant d’années.

Elle se souvient clairement de la scène. Angélique entrant dans le salon un dimanche de printemps, lui demandant qui étaient ces femmes, sur la photo. Anne-Lise et Pierre, confortablement installés sur le canapé devant un documentaire, étaient restés silencieux. Abasourdis. Ils se doutaient bien que ce jour arriverait. Le jour où leur fille voudrait en savoir plus sur sa filiation. Ses « vrais » parents. Ses parents de sang. Ils savaient, quand ils avaient pris l’avion pour Hanoï vingt-cinq ans plus tôt qu’Angélique ne pourraient que se poser des questions sur son visage si différent de celui ses parents. Elle n’a ni les iris émeraude de son père, ni la blondeur de sa mère, mais de superbes yeux en amande et des cheveux de jais. Clairement asiatique. Oui, ils savaient que ce jour viendrait. Mais pas là. Pas comme ça. Ils n’étaient tout simplement pas prêts. Ils ne le seraient jamais.

Et pendant toutes ces années, Anne-Lise avait vécu avec l’angoisse latente de cette rencontre. Une tension sous-jacente, si profondément enfouie qu’elle l’oubliait la plupart du temps. Angélique savait bien sûr depuis des années qu’elle était une enfant adoptée au Vietnam. Si elle était curieuse du pays, de sa culture, elle n’avait jusqu’alors jamais exprimé l’envie d’en savoir plus sur ses parents biologiques. Mais cette maudite photo avait tout déclenché.

Tout s’était passé très vite. Impétueuse comme à son habitude, Angélique avait immédiatement décidé d’entamer des recherches, avec l’aide contrainte de sa mère. Après des mois, elle avait réussi à entrer en contact avec une des Sœurs travaillant à l’orphelinat à l’époque. De là, il ne lui avait fallu que quelques semaines pour établir une relation épistolaire avec sa sœur plus âgée Thuy Hang jusque-là inconnue, puis avec ses parents.

Transvasant la préparation du bol dans le plat à cake, Anne-Lise se souvient de ce voyage au Vietnam, si éprouvant physiquement et émotionnellement. La quête aboutie après des années pour enfin prendre un enfant, son enfant dans ses bras jusque-là vides et inutiles. Alors que leur jeune mariage battait de l’aile, durement éprouvé par le désir de maternité insatisfait, cette adoption avait sonné le renouveau – ou peut-être tout simplement la naissance ? – de leur famille. Elle avait tenu pour la première fois ce bébé charmant, au regard si doux qui avait changé à tout jamais sa vie, et enfin elle s’était sentie heureuse. Comblée. C’est peut-être un cliché que ces mots. La femme comblée par la maternité. Loin des théories du féminisme militant d’Anne-Lise. Et pourtant, c’est bien ce qu’elle a ressenti à l’orphelinat de Hai Phong. Cette tension qui s’est échappée par tous ses pores, comme la vapeur jaillissant d’une cocotte minute pour en faire retomber la pression.

Le cake enfourné, Anne-Lise quitte la cuisine en chantier sans un regard pour les plats sales éparpillés sur le plan de travail, elle si attachée à l’ordre et la propreté. Il lui faut sortir dans le jardin. Sentir le vent sur son visage, voir la plaine s’étendre au loin. Imaginer au-delà de cet horizon un pays si différent, des gens si différents, et parmi eux les parents d’Angélique, paysans misérables et dignes. Au passage, elle s’arrête devant une photographie qui ne manque jamais de la faire sourire. Pierre et Angélique assise sur ses genoux, le jour du mariage de Brigitte, la sœur de Pierre. La petite fille est toute fière d’arborer la capeline de sa mère, bien trop grande pour sa petite tête d’enfant de huit ans, au sourire troué par les dents de lait abandonnées contre une pièce à la petite souris. La main un peu tremblante, Anne-Lise caresse le bord du cadre, puis se détourne brusquement.

Dehors, le jardin est écrasé sous le soleil d’août, le vent chaud fait claquer le linge suspendu au fil sur le côté de la maison. Levant une main blanchie par la farine pour protéger ses yeux, elle regarde vers l’ouest, où la plaine s’étend à perte de vue. Avec Pierre, ils avaient choisi la maison pour cette vue magnifique, unique. Ils étaient un peu loin de tout, perchés sur leur colline, mais ce panorama les avait séduits. Aujourd’hui, Anne-Lise ne sent que de manière plus aiguë cette solitude voulue et assumée. Elle n’a pas osé discuter avec Pierre, ce matin au petit déjeuner, de la rencontre prévue. Trop peur de l’entendre dire que, lui aussi, craint cette rencontre. Alors, elle reste enfermée dans son angoisse. Solitaire dans sa peur de perdre son enfant.

Elle ne sait rien de l’éphéméride exact de cette journée à Hai Phong. Les yeux perdus, ne voyant plus les vignes où le raisin se gorge de soleil et de sucre, Anne-Lise pratique ce qui semble être son passe-temps favori : la dystopie. Elle s’imagine toutes sortes de scénarii plus désespérants les uns que les autres. Le retour définitif d’Angélique sur sa terre natale est celui qui a ses faveurs. L’attachement grandissant de celle-ci pour ses parents biologiques, et l’oubli progressif et inéluctable de sa famille d’adoption, quelque part en Provence. Elle s’imagine le pire des mondes : celui où Angélique ne serait plus sa fille.

Valérie, une amie d’enfance d’Anne-Lise et associée dans son entreprise de traiteur, lui a pourtant répété que les enfants adoptés retrouvant leurs parents de sang n’oublient pas ceux qui les ont élevés et aimés. Mais rien n’y fait. La pâtissière émérite, traiteur de profession dont tous vantent le sang-froid, s’est trouvé une nouvelle occupation : s’angoisser. Ses nuits sans sommeil et ses ongles témoignent de son assiduité.

Le téléphone sonne, la faisant sursauter. Elle ne veut pas savoir. Pas encore. Elle ne répondra pas. Le vieux répondeur va s’en charger.

Maman, c’est moi. Bon, je sais pas trop qu’elle heure il est à la maison, je suppose que c’est le matin, ici c’est le début de la soirée. Voilà, ça s’est bien passé, ils sont plutôt sympas. Surtout Thuy Hang. C’est super beau là-bas. Bon, je te raconterai tout ça quand je rentre. Tu viendras me chercher à l’aéroport ? J’arrive à 19h35 à Marignane. A bientôt ma petite Maman ! ah, fais un bisou à Papa pour moi.

Seule dans son jardin face à la plaine, Anne-Lise pleure. Pour la deuxième fois de sa vie, un voyage au Vietnam fait retomber la pression de sa cocotte minute intime.

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