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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Apparences

Publié par Choupynette de Restin sur 19 Janvier 2011, 20:54pm

Catégories : #Mots

E. Hopper "Automate"
E. Hopper "Automate"

Après presque deux mois d’absence, je reviens « aux affaires », avec ce texte écrit dans le cadre de l’Atelier de Skriban. L’idée était de s’inspirer d’un tableau d’Edward Hopper, et d’imaginer les pensées de la femme qui y est représentée.

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Elle s’appelle Maëlys, c’est du moins ce que m’a dit Madame Esposito, la concierge de l’immeuble. Je ne sais pas d’où elle tient l’information. Probablement de Monsieur Émile, qui tient le café d’en face. Un prénom très étrange. Comme cette femme, ni belle ni laide, que je vois régulièrement là. Toujours seule, toujours avec ce qui me semble être un chocolat chaud. Souvent, elle regarde les passants qui vont et viennent. Je ne l’ai vu sourire qu’une fois, au passage d’un petit garçon trainant un chien en bois derrière lui, trottinant pour rester à la hauteur de sa mère.

Je ne suis pas une commère, je ne passe pas mon temps à la fenêtre pour épier les gens. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de la remarquer, car elle porte toujours des vêtements aux couleurs criardes et dont l’assortiment n’est guère heureux. Une fois que je passais devant elle, en allant chercher les bottines vernies de Madame Verneuil chez Guermand, le cordonnier, je l’ai entendue fredonner un air triste, le regard lointain.

Aujourd’hui, pour ne pas changer, elle a choisi un chapeau en feutre jaune. Jaune ! Imaginez-vous cela. Le manteau vert à rebords en fourrure me donne à penser qu’elle a de l’argent.C’est encore une de ces nouveaux riches : de l’argent mais pas une once de bon goût.

Du premier étage où je me trouve, je la vois visiblement soupirer. Un mouvement ample des épaules qui se lèvent pour s’abaisser brusquement. Ah, ces gens riches ! Comment se fait-ils qu’ils aient toujours l’air soit incroyablement hautains, soit complètement dépressifs ? N’ont-ils aucun respect pour les gens normaux ? Nous autres qui devons trimer pour joindre les deux bouts.

Lorsque j’en ai terminé dans l’appartement, moins de dix minutes plus tard, je passe devant elle. Elle est toujours attablée devant la tasse avec laquelle elle forme un couple solitaire dans le brouhaha ambiant de la sortie du bureau. Elle tient dans sa main gantée de rouge (mon Dieu, jaune, vert et maintenant rouge, un vrai sapin de noël!) une feuille de papier chiffonnée. Mon regard remonte vers son visage et nos yeux se croisent. Elle a pleuré. Une lettre de rupture probablement. Même pas capable de garder un amant. Car c’est forcément un amant ! Elle n’a que ce qu’elle mérite. Ce genre de femmes ne sait pas se tenir. Elles sont une honte pour nous autres, femmes de vertu et d’honneur.

***

Encore, elle ! La femme de ménage de l’appartement du premier étage a fini son travail, et passe devant moi, non sans – bien sûr – oublier de rassasier sa curiosité malsaine. Elle est toujours à m’épier. Elle s’imagine que derrière son rideau je ne la vois pas… Il me semble que chaque fois elle s’arrête à une fenêtre pour vérifier si je suis toujours là. Eh bien, oui, vieille pie, je suis là ! Oui, j’ai pleuré.

Victor a finalement daigné m’écrire. Après plusieurs semaines de silence radio total. Mon beau-frère n’a que faire de moi. Je ne suis qu’une charge. Le rappel douloureux des égarements sordides du fils benjamin de la famille Douaumond. Depuis que Vincent est mort, je suis persona non grata dans ma belle-famille. Ils ne m’ont de toute façon jamais aimée. Une petite provinciale que ses parents n’ont rien trouvé de mieux que d’affubler d’un prénom totalement hors norme. Preuve de leur bêtise et de leur ambition pour leur seul et unique enfant. Ils s’imaginaient qu’elle serait unique, spéciale, un cygne au milieu des vilains canards de leur village de la Creuse. Heureusement, ils sont morts il y a maintenant deux mois. Et ne sauront jamais que leur fille a été chassée de chez elle, comme une malpropre. Un parasite. Une sans-le-sou qui avait mis le grappin grâce à ses atouts sur le petit dernier d’une famille de la haute bourgeoisie parisienne. Comment ai-je pu croire que je pourrais m’intégrer ? L’amour rend aveugle, à ce qu’ils disent.

Ils sont arrivés à l’appartement le lendemain de l’enterrement. Je me demande encore pourquoi ils ont attendu si longtemps pour se débarrasser de la bru campagnarde. C’était il y a trois semaines. Je loge chez Monique, une amie du temps pas si lointain où je travaillais à la Samaritaine, au rayon Hommes. Dans sa lettre, Victor explique que si je tente par quelque moyen que ce soit de toucher ne serait-ce qu’un centime de l’héritage, il usera de ses relations pour me faire interner ou emprisonner. Il dira que j’ai volé les bijoux de la famille. Avec quelques habits, ma bague de fiançailles et les bijoux que je portais ce jour-là sont les seuls bien que j’ai pu emporter. Je vis aux crochets de Monique, je lui prends jusqu’à ces sous-vêtements. Je ne suis qu’un parasite, là encore. Dès que les formalités pour l’héritage de mes parents seront réglées, je pourrai à nouveau être indépendante, libre. J’exhale un long soupir de soulagement à la seule idée de ne plus être une charge pour quiconque. Une larme tombe, une de plus, dans ma tasse. Le chocolat aura le goût amer de mes regrets.

Dans sa lettre vengeresse, Victor m’indique qu’il a également contacté un ami juge pour faire annuler le mariage. Ils veulent effacer cette souillure ignoble que fut notre amour. Je voudrais les broyer, comme j’écrase cette lettre dans ma main. Mais je sais bien que si je me risque au combat, c’est moi qui finirai en lambeaux. Je ne peux pas me le permettre. L’enfant de Vincent grandit en mon sein. Il est tout ce qu’il me reste d’un rêve désormais évanoui.

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