Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Y'a d'la Joie!

Y'a d'la Joie!

Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Par la fenêtre

Publié par Choupynette de Restin sur 12 Décembre 2010, 21:14pm

Catégories : #Mots

Caillebotte Jeune homme à la fenêtre
Caillebotte Jeune homme à la fenêtre

Le soleil vient de darder ses derniers rayons, et ce mardi de novembre se meurt lentement. En contrebas, dans la rue, je regarde les passants se dépêcher dans le froid polaire, emmitouflés sous des couches de vêtements. Ma voisine, Madame Belmond rentre de ses courses bihebdomadaires, finissant, comme à son habitude par une visite chez le boulanger pâtissier d’en face. Elle n’est pas difficile à reconnaître, avec manteau rouge carmin et son bonnet assorti. Elle va prendre sa baguette tradition, un millefeuille, son péché mignon, et une religieuse au chocolat.

A côté du pâtissier, le salon de thé commence à se vider. Requinqués par le thé et les gâteaux faits maison d’Achille, les clients se disent un très rapide au revoir devant la porte du magasin, les épaules relevées contre le froid qui les agresse, et partent d’un pas vif. Passant sans un regard, souvent, devant Momo, assis emmitouflé dans sa couverture avec Caramel pour seul et unique compagnon. Achille lui portera un grand gobelet en carton de thé brûlant et un ou deux scones avant de fermer le salon. Dans peu de temps, Momo partira pour trouver un endroit moins exposé au vent, où lui et Caramel pourront tenter de trouver le sommeil et un peu de sécurité.

Les lumières dans l’immeuble d’en face se sont allumées les unes après les autres. Je vois le couple d’en face se préparer à une énième dispute. La blonde a le visage fermé, le corps contracté, la démarche raide. La rousse s’est rencognée dans le coin du canapé, les genoux remontés dans une vaine tentative de parer les coups. Le week-end dernier, les assiettes ont volé, et elles ont ensuite passé une heure à tout nettoyer. Sans se parler. Que font-elles encore ensemble ? Pourquoi cet acharnement alors que ce manège dure depuis des mois : crises et réconciliations. Ces dernières sont beaucoup plus espacées et de moins en moins passionnées. Fugaces, éphémères, désormais.

A côté, un homme apparemment très vieux ne reçoit que quelques rares visites, essentiellement de sa femme de ménage, et de l’aide soignante. Je le sais par Madame Belmond, même si j’avais bien compris qu’il était seul et que ces femmes n’étaient manifestement pas là que pour réaliser quelques tâches chez lui. En fait, il n’est pas si vieux que cela. Juste très malade.

A l’étage du dessous, je ne vois la plupart du temps que le bas des corps d’une famille que j’imagine bourgeoise. Elle est là toute la journée, toujours avec ses petits chaussons, pour ne pas rayer le parquet sombre. Quand elle vient à la fenêtre, et qu’elle regarde, comme moi, dans la rue en bas, elle me paraît triste. Comme enfermée dans une bulle, à observer la vie s’écouler sans elle. Quand il rentre le soir, je vois ses chaussures impeccables s’approcher parfois de la fenêtre. Il balance sur le canapé sa serviette en cuir, qu’elle s’empresse de ramasser.

De ma fenêtre, j’observe. J’invente des histoires. Je contemple ces gens vivre leur vie à cent à l’heure. Ou attendre quelque chose ou quelqu’un.

La nuit est tombée, les dernières lueurs du jour évanouies sans crier gare, comme toutes ces existences anonymes. La rue s’est vidée. Mon reflet dans la vitre me regarde, sans indulgence. Que fais-tu de plus que ces gens ? Que fais-tu de mieux ? Rien. Je ne fais rien. Je ne suis rien. Une observatrice des autres. D’elle-même. Avec pour seul plaisir la religieuse au chocolat du mardi.

**

Un texte écrit dans le cadre des ateliers du dimanche de Skriban. Le thème de la semaine: Par la fenêtre ouverte. Les textes des autres participants sont ici.

Commenter cet article

Nous sommes sociaux !