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Y'a d'la Joie!

Y'a d'la Joie!

Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Les biscuits

Publié par Choupynette de Restin sur 10 Décembre 2010, 21:20pm

Catégories : #Mots

Nouvelle participation aux défis de Livvy. Les mots imposés sont signalés en gras. Bonne lecture.

*

Mardi 18 novembre 1823

Le carrick flambant neuf avait manqué de verser dans le dernier tournant, la faute à une mauvaise plaque de verglas, mais surtout à la vitesse insensée que lui imprimait son conducteur, Alexandre Verneuil, vicomte de Blancy.

Ses courtes boucles noires ébouriffées par la course, le visage souriant mais rougi par le froid, son manteau de laine épaisse parsemé de flocons de neige, Alexandre sauta à terre. Il laissa son cheval écumant, une fumée blanche s’élevant de ses flancs, aux bons soins du garçon d’écurie.

Alexandre, de son vrai nom Jean, était ce que l’on appelle un parvenu. Il avait joué de sa beauté aristocratique – pourtant issue des amours éphémères et on ne peut plus plébéiennes d’un fermier auvergnat et d’une lavandière de la Brie – d’un sens de la répartie et d’une intelligence aiguisée, pour conquérir sans coup férir le cœur d’une héritière. Un forfait rendu possible par le fait que l’héritière avait la fortune modeste et un physique suffisamment ingrat pour que son vicomte de père ne s’opposât pas trop à l’union de sa fille unique à un vulgaire roturier. Eugénie était la descendante d’une des plus vieilles familles de France. Une famille dont les seuls trésors étaient un passé glorieux au temps des croisades et des guerres de 100 ans, et que la Révolution et quelques mauvais investissements avaient relégués en proche province, avec le reste de la noblesse pauvre.

Pénétrant dans le salon délicieusement chauffé par un feu crépitant et sifflant dans la grande cheminée, Alexandre trouva son épouse Eugénie étendue sur une méridienne empire – encore un nouvel achat – son grand nez plongé dans un roman de Chateaubriand, René. Le livre reposait sur son ventre toujours rebondi deux mois après la naissance de l'héritier, et elle tenait à la main un petit crayon de graphite. Il détestait cette habitude qu’elle avait de laisser des apostilles en marge de ses lectures. Il s’arrangeait désormais pour lire les textes avant elle, de sorte que ses annotations – souvent des interrogations d’une naïveté féminine confondante – ne perturbent pas son plaisir de lecture.

Plaquant un sourire factice sur son visage, Alexandre salua sa femme, son « porte-monnaie » comme il la surnommait au début de leur mariage auprès de ses amis du club. Elle leva vers lui des yeux marron tout aussi banals que son visage aux traits sans finesse.

Après avoir échangé des banalités d’usages, les époux se consacrèrent à leurs passe-temps personnels. Eugénie reprit sa lecture, Alexandre s’en alla gérer les affaires du domaine dans son bureau. Il n’était pas peu fier d’avoir presque triplé sa fortune depuis qu’il avait repris en main les terres et les fermiers, et avait investit dans des mines d’or aux Amériques. Il avait également des intérêts dans une compagnie bordelaise transportant un « or » moins brillant mais tout aussi lucratif vers les grandes plantations américaines: des esclaves. Une migration de bétail très lucrative.

Soupirant d’aise à la pensée de ses succès en affaires, Alexandre caressa amoureusement les livres soigneusement alignés sur les rayonnages en acajou de sa bibliothèque privée. Une fortune près de trois fois supérieure à celle de son beau-père, ce malheureux provincial accroché au passé de la famille comme une moule à son rocher. Tout cela en moins de cinq ans. Il pouvait grâce à elle se livrer à une passion onéreuse : la collection de manuscrits originaux anciens. C’est avec un plaisir non dissimulé qu’il caressa l’exemplaire de La toison d’or de Corneille, qu’il venait juste d’acquérir pour une somme très…coquette. Il ne s’agissait certes pas de sa plus grande pièce, mais le manuscrit était bien du maître tragédien lui-même !

Alexandre, enfant et adolescent ayant vécu de petits larcins, jeune adulte qui s’était forgé de toutes pièces une identité, et n’avait guère mangé à sa faim pour pouvoir approcher la bonne société, était finalement parvenu à ses fins. A force d’audace, de mensonges et de charme distillés à bon escient, il s’était fait une place. Sa place. Désormais, il était à la tête d’un domaine si ce n’est grandiose, du moins respectable et florissant, et son manque d’éducation était largement pallié par une intelligence rare et calculatrice. Qui n’admettait ni scrupules, ni regrets. Et aujourd’hui, il pouvait enfin se prélasser dans un manoir bien chauffé, décoré avec des objets venus de manufactures prestigieuses, et découvrir, acquérir cette culture, ces références qui lui faisaient cruellement défaut. Il n’avait plus à rougir, dans les soirées, de son incurie, et à camoufler ses lacunes par des boutades ou des bons mots.

Sa femme passa une heure plus tard pour lui porter un chocolat chaud, délicieusement épais, accompagné de biscuits recouverts d’une fine poudre blanche et de confiture d’abricot.

– Eugénie, cette poudre blanche, qu’est-ce que c’est ?

– Du fortifiant mon ami. C’est le docteur Mouret qui me l’a conseillé, l’hiver va être rude d’après lui. Froid et humide, ce qu’il y a de pire. C’est à base de plantes. C’est un peu amer, mais la confiture devrait masquer le goût d’après lui.

– Hum. Cela sonne un peu trop remède de bonne femme pour que Mouret le préconise, non ?

– Eh bien, il faut croire que ce fortifiant-là n’a rien d’un remède de bonne femme, comme vous dites. Sinon, il ne l’aurait pas prescrit. Vous connaissez le docteur Mouret, c’est un homme qui ne suit que la science. Je vais prendre un biscuit moi-même cela me fera le plus grand bien. Je le mangerai avec mon thé dans le boudoir. Mais n’en laissez pas une miette. Je ne voudrais pas que vous soyez malade comme l’année dernière.

– Vous avez raison, et puis, si cela n’apporte pas grand-chose, cela ne peut pas faire de mal, de toute façon.

C’était le pendant positif du caractère bien élevé et effacé de cette femme insignifiante : elle était à ses petits soins. Loin d’être à son niveau intellectuellement, c’était un fait, mais prévenante et attentionnée. Sauf pour la bagatelle bien sûr. Bien trop timorée pour être d’un quelconque attrait dans la chambre à coucher. Mais pour combler le manque total d’inventivité et de passion de sa femme entre les draps, Alexandre s’adonnait avec délices au marivaudage et autres badineries sensuelles. Il rentrait justement de Paris, où une flamboyante russe lui avait montré comme on résistait au froid, à Saint-Pétersbourg.

Remerciant d’un sourire distrait Eugénie, Alexandre se plongea dans les comptes du domaine, mordant goulûment dans un biscuit. Un peu de poudre tombant sur ses papiers.

Jeudi 20 novembre 1823

Le docteur Mouret sortit de la chambre, et se dirigea, la mine sombre, vers le boudoir de la vicomtesse. La pauvre petite, bientôt veuve, alors qu’elle venait à peine de devenir mère d’un nourrisson, Maurice, tout juste deux mois ce jour-là. La voilà seule, à la tête d’une fortune considérable. Il avait été tellement heureux quand elle avait enfin trouvé époux. Il faut dire qu’avec sa silhouette androgyne, ses traits sans grâce et sa timidité presque maladive, elle n’était pas la jeune femme la plus courtisée de la région. Pendant longtemps il avait douté de son intelligence, mais au détour d’une conversation, il avait surpris dans son regard une acuité intellectuelle indéniable. Mais, avec le mariage, elle s’était trouvée éclipsée, engloutie par la personnalité éclatante, solaire de son mari. Hôtesse attentive, elle donnait des soirées agréables, et au fil des années, les mets, les décors étaient devenus de plus en plus recherchés, témoins de la fortune grandissante du ménage. La compagnie, elle aussi, était plus prestigieuse que par le passé. Et Mouret, à son grand regret, n’était plus aussi souvent invité.

Il la trouva dans le boudoir jaune, très élégant, aux tentures de soies bouton d’or et au mobilier empire assorti. Elle était tournée vers la fenêtre, profitant d’un soleil inhabituel pour la saison.

– Madame la Vicomtesse, je suis au regret de vous dire que votre mari souffre d’une très grave affection qui semble avoir altéré l’ensemble de son système nerveux.

– Oh.

– Je crains qu’il n’en ait plus que pour quelques heures. Je ne saurais trop vous recommander d’appeler un prête.

– Un prêtre ? Mais que peut-il…

– Pour l’extrême onction, Madame la vicomtesse.

– Mon dieu. C’est donc définitif ? S’enquit-elle d’une voix douloureusement plaintive, se tournant brusquement vers lui. Vous ne pouvez rien faire ? Mais, il allait si bien il y a seulement deux jours de cela ! Il rentrait de Paris, joyeux et plein d’entrain.

– Il n’y a plus rien à faire, hélas. Je pense que ce doit être une maladie congénitale. Il me semble qu’il m’avait parlé de la mort subite de son père. Je suis profondément désolé, Madame, de n’avoir pu le sauver.

– Merci d’avoir fait votre possible, Docteur Mouret.

– Madame la vicomtesse.

Le docteur Mouret s’inclina profondément puis quitta la pièce, laissant Eugénie seule, tournée vers la fenêtre.

Le prêtre arriva rapidement, et se chargea de délivrer l’extrême onction à un homme inconscient au visage hâve, pâle comme la mort, respirant avec la plus grande peine. Il semblait bien diminué, dans le grand lit aux lourdes tentures pourpres. Il ne restait plus rien du vibrant jeune homme que le père Mérioul appréciait. La vicomtesse n’avait pas souhaité être auprès de son mari pour ses derniers instants, prétextant ses nerfs fragiles. Et de fait, le prêtre avait remarqué une fébrilité dangereusement proche de l’hystérie dans le corps crispé de la jeune femme.

Quand le mourant eut laissé échapper son dernier soupir, le père Mouriel se rendit auprès de la vicomtesse, dans son boudoir jaune, un rien prétentieux à son goût avec ses tableaux et ses porcelaines rares. Elle était assise et tenait un mouchoir pressé contre sa bouche, les doigts blanchis aux jointures, comme si elle tentait physiquement de juguler ses émotions. Il lui parla doucement, comme à une enfant effrayée, craignant qu’elle ne s’effondre avant qu’il soit parti. Pour toute réponse, elle se contentait de hocher la tête, les yeux rivés au sol. Après quelques ultimes paroles de réconfort, le père Mérioul quitta la pièce, soupirant face au cruel destin qui frappait la douce fille de l’estimé vicomte de Blancy, mais aussi secrètement soulagé de ne pas avoir eu à subir une crise d’hystérie féminine. Il prierait pour qu’elle puisse trouver la paix malgré le deuil. Un si beau couple, tout de même. Les voies du Seigneur étaient décidément impénétrables.

Lorsque la porte se referma dans un doux cliquetis, un mince sourire apparut sur le visage d’Eugénie, éclairé par les derniers rayons du soleil d’hiver. Elle se leva, s’approcha de la fenêtre et embrassa du regard le parc. Son parc. Son domaine. Elle sonna, et demanda à Marie, la petite domestique, un chocolat bien chaud. Avec des biscuits, sans rien dessus.

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