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Y'a d'la Joie!

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Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


La nuit, je mens

Publié par Choupynette de Restin sur 30 Novembre 2010, 21:40pm

Catégories : #Mots

La nuit, je mens

Le jour, Greta et moi travaillons dans les gravats et les ruines, nous nous esquintons les mains à porter des cailloux, des morceaux de meubles, de planchers, de murs. Cela nous rapporte quelques sous et nous permet d’avoir une meilleure carte de rationnement. Notre ville, notre fierté, est un champ de ruines méconnaissables, où nous évoluons précautionneusement, presque sur la pointe des pieds. Regard fuyant, aux aguets et tête baissée, nous nous pressons d’un coin à un autre de la ville, pour survivre.

Les derniers jours des combats, nous nous terrions dans les caves, avec la hantise de voir l’immeuble s’effondrer et nous ensevelir vivants sous les bombes. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous en viennent à dire qu’elles auraient préféré cela.

Le jour nous luttons pour un peu de nourriture, un lambeau d’orgueil. Le jour, je m’efforce de ne pas penser. Ni au passé, ni au futur.

La nuit, je mens.

Sous son corps lourd et chaud qui s’agite, les yeux fermés, je lui mens en simulant un plaisir dont je ne sais plus le goût. Je lui mens en acceptant avec un sourire et des mercis obséquieux ce qu’il m’inflige. En lui souhaitant bonne journée, quand il repart le matin. Vassili n’est pas dupe, je suppose. Mais nous continuons ce jeu des faux-semblants, car il est profitable à chacun. Il m’a à sa disposition, propre et prête quand il arrive, en général un soir sur deux. Grâce à lui, aucun autre soldat ne rentre dans l’appartement. Il est major et le quartier est sous sa responsabilité. C’est déjà un immense soulagement. En plus, il m’apporte de temps en temps du lard, du sucre et de la viande en boîte, denrées rares en ces lendemains de guerre où tout manque. Y compris les dessous. Les premiers Russes que j’ai rencontrés ont déchirés ma dernière culotte intacte.

C’était en avril, il y a deux semaines. Une éternité. Greta, dont l’intérieur avait été artistiquement réarrangé par une bombe alliée, était venue vivre chez moi. La veille, nous nous étions endormies au son des armes qui se répondaient et ferraillaient pour le contrôle du pâté de maison voisin. Dans la journée, nous avions vu par les fenêtres les derniers soldats allemands partir en courant, l’un d’eux, qui semblait si jeune, abattu d’une courte et meurtrière rafale. La vieille Frau Berlitz, au rez-de-chaussée, hurlait qu’ils allaient tous nous tuer, après nous avoir violées. La réalité ne l’a démentie que sur un point. Ils ne nous ont pas tuées. Sur qui auraient-ils assouvis leurs pulsions dégoûtantes ? Il leur fallait de la chair fraîche. Ah ! Il est loin le temps où nous dansions en rondes sur les pelouses du stade olympique, en robes blanches et boléro rouges. Une liesse populaire chorégraphiée au millimètre près à la gloire de notre Reich de mille ans. Loin le temps où nous étions de fières Aryennes, orgueilleuses, transmettant un sang pur et noble à nos (futurs) enfants. Perpétuant la race supérieure des seigneurs.

Il paraît que Staline est au Sans-souci. C’est Greta qui me l’a dit alors que nous passions devant la porte de Brandebourg coiffée seulement par des ruines, au lieu du char triomphant que je connaissais depuis toujours. A vrai dire je m’en fiche. Je ne veux pas réfléchir à tout ça. La politique, j’en ai assez entendu. Ce n’est pas cela qui me nourrit et me tient en sécurité. J’attends. Je ne sais pas quoi. Que les Américains chassent les Rouges ? Seront-ils plus humains que ces bêtes slaves perpétuellement en rut ?

Nous nous dépêchons de rentrer à notre appartement de l’autre côté du Reichstag détruit. Il va bientôt être l’heure du couvre feu. Nous n’avons pas le droit d’être dans la rue après 19 heures. Je sais qu’il viendra ce soir, car hier j’ai dormi seule. Le bonheur d’être seule. Je chéris comme mon plus précieux trésor ces instants de solitude éphémères.

Dans la chambre pendant que Greta nettoie les restes de notre repas, je me prépare à sa venue. Je me suis nettoyée à la bassine, avec l’eau rapportée du puits à trois rues de là. La coiffeuse au miroir fendu me renvoie un triple reflet. Victime, putain, survivante. Je ne saurais dire lequel est le plus juste. Je sais que mon statut privilégié – privilégié, vraiment ! – fait des jaloux : j’ai la sécurité et la nourriture. Mais je sais aussi que certains, comme Herr Berhnard, le voisin du premier, crachent à mon passage. Il y a une semaine, après que sa fille fut découverte par les Russes (elle se cachait dans la lessiveuse à la cave toutes les nuits) et violées à cinq reprises, il lui a donné une corde. Elle est allée se pendre, comme une bonne fille obéissante.

Alors que je passe un dernier coup de peigne à ma chevelure blonde autrefois brillante, j’entends deux coups frappés à la porte d’entrée. Celle du bureau où Greta dort se referme doucement. Sans un regard pour les reflets, je me lève et me prépare à mentir, cette nuit encore.

**

Ce texte a été écrit dans le cadre du forum Les Impromptus Littéraires. Il s’agissait de placer dans notre production la phrase « la nuit, je mens » tirée de la chanson de Bashung.

Pour en savoir plus sur les exactions subies par les Berlinoises lors de la prise de la ville par l’armée Rouge je vous invite à suivre les liens suivants:

Mon billet sur le journal d’une anonyme intitulé Une femme à Berlin

L’heure de la revanche russe à Berlin

Rouge cauchemar, article de Libération

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