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Y'a d'la Joie!

Y'a d'la Joie!

Aventures culturelles en tout genre depuis 2006


Francine

Publié par Choupynette de Restin sur 22 Février 2010, 20:33pm

Catégories : #Mots

Dans le cadre du thème de la semaine chez les Impromptus littéraires, qui était « Derrière les apparences », j’ai rédigé un petit texte. J’ai couplé cet exercice au défi hebdomadaire de Livvy où il faut placer des mots proposés par des blogueurs. Ils sont signalés en gras dans le texte.

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Francine tape le manche de la spatule contre le rebord du saladier. Difficile de faire tomber les derniers restes de pâte à gâteau qui s’y accrochent. Le parfum du chocolat fondu emplit agréablement la cuisine. Une pièce toute de chromes vêtue qui fait sa fierté. Repoussant du poignet une mèche de cheveux bruns lui chatouillant le nez, elle fredonne un air entendu à la radio ce matin, au petit déjeuner. Heureusement que la radio est là pour combler le vide, l’absence flagrante de discussion des convives. Tous trop occupés à penser à leur journée bien remplie : Marc, déjà en costume gris, à la banque, avec ses clients pinailleurs ou dépensiers, ses employés à gérer ; Julien, encore et toujours en noir, au collège, à ses cours et ses profs « pourris » ; Valentine, en pyjama et les cheveux ébouriffés, à sa dictée et la partie de billes à finir à la récré. Et elle, Francine, dans sa jolie robe de chambre beige, à sa maison.

La cuisine est un exutoire à la solitude, à l’inactivité. Elle qui excelle dans la pâtisserie, n’en déteste que plus son prénom. Francine, la farine… Ah. Ah. Ah.

Et, toujours, Francine garde le sourire. Malgré la récolte de petites critiques, chaque jour, de sa famille, de son mari, de son fils. Un sourire un peu gâché par ses « dents du bonheur » comme disait sa mère : des dents pas franchement droites, pas tout à fait blanches. Mais qu’importe. Francine sourit, c’est qu’elle est heureuse, non ?

Enfournant le gâteau au chocolat, elle récapitule mentalement la liste de ce qu’il lui reste à faire : changer l’ampoule de la salle de bain, aller acheter un gel anti-bactérien (Marc et sa phobie des microbes) et le papier-peint pour remplacer la vieille tapisserie défraichie et trop enfantine de la chambre de sa fille. Elle sortira cette après-midi. Ce matin, elle doit finir de ranger le bureau de son mari. Elle n’aime pas entrer dans cette pièce. Alors que toute la maison est à l’image de Francine, chaleureuse, propice au « cocooning » (elle aime beaucoup ce mot, entendu dans une émission déco à la télévision), le bureau porte clairement l’empreinte de Marc. Meubles sombres, cossus, lampe de bureau copiée sur celles des bibliothèques de grandes universités américaines, avec abat-jour vert. Un mur couvert entièrement de livres, un autre avec des papillons. Elle déteste cela. Cette collection morbide et sinistre. Ces magnifiques papillons exotiques crucifiés par de petites aiguilles et exposés là, morts, alors qu’ils devraient peupler des jungles sud-américaines ou asiatiques. Francine aime beaucoup ces insectes. Elle se souvient de grandes vacances en Dordogne, courant avec une sorte d’épuisette à la main, faisant exprès de rater ces beautés éphémères, au grand dam de sa cousine Béatrice.

Pour chasser le frisson que lui procurent les cadavres sous verre, elle allume la radio du bureau. Mais ne change pas assez vite de station. Une fois de plus, une histoire de paraphilie fait les gros titres. Le sexe est partout désormais. Presque toujours avilissant, dans les séries, les films, dans les journaux. Il y a tant de noirceur et d’horreur à l’extérieur.

Un rouge-gorge s’approche de la terrasse, sautille, à la recherche des miettes qu’elle ne manque pas de disperser là, l’hiver. Francine l’observe, pensive. Oui, tant de noirceur. Jusque dans sa maison. Julien semble depuis quelques temps virer sur une pente dangereuse. Il s’habille désormais en noir, avec une espèce de grand imperméable trouvé dans une friperie, et des chaussures à plateforme cloutées. Dans sa chambre, des posters de groupes de métal et autres affiches sataniques ont remplacé ceux d’une l’équipe de football espagnole et des handballeurs français. Son fils lui échappe. Le dehors l’a définitivement happé. Il n’y a pas si longtemps, elle le surnommait son petit scribouillard, toujours un papier et un crayon à la main, écrivant des poèmes. Période révolue. Fini le baiser rituel du soir, les conversations autour des livres lus ensemble. Harry Potter leur avait offert des heures de partage, juste eux deux, tentant de deviner si Rogue était pour ou contre Harry.

Se détournant du rouge-gorge et de ses pensées sombres, Francine s’attaque résolument au rangement et à dépoussiérer le bureau. Ses idées négatives, elle doit s’en débarrasser. Son mari est adorable et gagne très bien sa vie, elle fait ce qu’elle veut de ses journées, ses enfants sont en bonne santé. Francine doit sourire, elle est heureuse, non ?

Sur fond de symphonie numéro 1 de Mahler, Francine mange debout, une hanche appuyée contre la table, les yeux fixés sans le voir sur le gâteau qui y refroidit. Elle ne sait pas manger toute seule. Pas envie. Le repas est un partage. Sans les autres, cela n’a plus d’intérêt. Un sandwich préparé rapidement, jambon-concombre, un yaourt et c’est tout. Elle embrasse du regard la cuisine, vérifiant que tout est bien à sa place. Propre et rangé.

Avant de sortir Francine se change. Pas question de sortir en jean élimé et pull vieux de deux ans. Devant sa grande penderie, elle choisit soigneusement un pantalon cigarette en laine anthracite qui affine ses hanches et un pull en cachemire parme. De jolis escarpins, son sac en cuir noir et la voilà prête. Elle enfile son manteau, et attrape le parapluie dans l’entrée. Au moment de l’ouvrir, une brusque et involontaire crispation de la jambe droite manque de lui faire perdre l’équilibre. Nouveau symptôme de ce qu’elle craint depuis toujours : l’ataxie, très fréquente dans sa famille. Respirant profondément, les mains légèrement tremblantes, Francine se redresse de toute sa taille. Elle se regarde dans le miroir, et sourit, les yeux un peu trop brillants. Elle heureuse, non ?

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